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Transformer les rapports sociaux : difficile ?

Tout changer pour ne rien changer

« Si nous voulons que tout reste tel que c’est, il faut que tout change ». La célèbre phrase du Guépard, par Giuseppe Tomasi di Lampedusa, ne paraît jamais si vraie que pour approcher les phénomènes de persistance des rapports sociaux.

Les émotions qui naissent du vécu des rapports sociaux sont fondatrices d’attitudes durables, mais leur conscience en est très diverse, ce qui rend possibles aussi bien les explications des dysfonctionnements sociaux en termes de « radicalisation » individuelle que les stratégies de substitution d’un « donner à voir » le changement à l’engagement d’un changement réel.

Penser les rapports sociaux, les analyser, est probablement difficile, mais essentiel, particulièrement pour ceux qui veulent les transformer. Pour les autres, ce que P.Bourdieu appellait la « maîtrise pratique » suffit…

La difficulté la plus importante pour les penser est probablement de ne pas les séparer du développement même de l’activité. Les rapports sociaux ne surdéterminent pas l’activité humaine, ils n’en constituent pas le cadre externe, ils se définissent par et dans l’activitéIls sont l’engagement même des sujets dans leurs interactivités. Les voir comme extérieurs à l’activité ne permet pas de comprendre la dynamique de leurs stabilisations et de leurs transformations. Toute la question est de savoir de quelle activité il s’agit, et des différenciations qui peuvent y être opérées.

La présent texte a pour objectif de présenter quelques outils d’analyse pour approcher les rapports sociaux, notamment à l’intention d’acteurs se donnant pour objectif de les changer, et qui dans ce but cherchent à mieux les comprendre. À cette occasion, il distingue les rapports sociaux tels qu’ils s’établissent indépendamment de la conscience qu’en ont les acteurs, et tels qu’ils font l’objet de constructions de sens et de communications par ces mêmes acteurs.

Les rapports entre sujets

Le terme de « rapport » désigne de façon générale l’établissement par la pensée d’un lien entre plusieurs entités du monde constituées elles-mêmes comme objets de pensée.

Quand ces entités sont des êtres sociaux, les rapports entre sujets se définissent par la distribution spécifique de leurs interactivités en situation d’action.

Ils peuvent être situés dans trois univers sémantiques :

1. Les rapports de place, directement issus de l’organisation-en-acte des activités.

Ils sont inférables à partir de l’agencement constatable des activités respectives des sujets. Ils surviennent indépendamment de la conscience qu’ils peuvent en avoir, même s’ils peuvent faire a posteriori l’objet d’une mise en représentation ou d’une mise en discours. Les plus connus sont dans la tradition marxiste les rapports « déterminés, nécessaires, indépendants de leur volonté » que les hommes nouent entre eux dans la production sociale de leur existence – Avant-propos à la Critique de l’Economie Politique –, mais on peut parler tout aussi bien de rapports de place dans le travail ou dans la production de biens et de services, et encore de rapports de place dans l’énonciation, comme dans les travaux d’un certain nombre de linguistes ou de philosophes.

Les rapports de place évoluent en cours d’activité. Les termes qui relèvent du même univers sémantique sont les notions d’intérêt, d’espace d’activité, de position occupée,

de mode de travail ou de production.

2. L’intersubjectivité, définie comme l’ensemble des constructions de sens que les sujets opèrent autour d’eux-mêmes en tant que sujets agissants et autour des sujets avec lesquels ils sont interactivité.

L’intersubjectivité se situe dans le domaine de la conscience et de l’intentionnalité. Les sémiotisations qui la constituent évoluent continuellement en cours d’action. Les termes qui appartiennent à son univers sémantique sont par exemple les notions d’attente, d’aspiration, de territoire, de représentation identitaire, d’enjeu.

3. Les relations entre sujets : relations personnelles, relations de travail, relations humaines, relations industrielles..etc.

Elles peuvent être définies comme les systèmes de positions réciproquement données apparaissant à l’occasion d’interactions, de communications entre acteurs, et liant acteurs et actions. L’analyse de ces interactions fait apparaître des stratégies réciproques d’images/reconnaissances identitaires, analysées précisément par le courant interactionniste. Elles ne cessent également de se modifier. La terminologie dans laquelle elles s’inscrivent comprend encore les notions de négociation, de convention, de droits et de devoirs, de règle, de rôle et de statut, d’institution.

L’approche des rapports entre sujets

1. Les concepts utilisés dans l’approche des rapports entre sujets en général sont le plus souvent issus du langage des relations entre sujets. Ils décrivent des significations données, des intentions affichées, plus que des organisations en acte. C’est le cas par exemple du concept de coopération, mais aussi de tous ceux utilisés par toutes les « théories de l’action » qui mobilisent davantage des modèles de conduite que des modèles d’analyse : théories d’organisation, théories pédagogiques par exemple. Ils sont l’expression de cultures d’action. Ce sont eux qui sont le plus souvent investis comme outils dans l’analyse des pratiques.

2. Au sein d’une même organisation d’activité, il n’existe qu’une seule configuration de rapports de place : dans la même action, on ne peut être à la fois parent et enfant, employeur et employé, évaluateur et évalué, libéral en acte et protecteur en acte. Le cumul de plusieurs positions est souvent recherché en discours en vue d’occulter les rapports de place effectivement en œuvre ; ce cumul ne résiste pas à l’analyse qui fonctionne de ce point de vue comme une épreuve de vérité, comme on peut le voir dans le bilan des stratégies de brouillage des rapports sociaux portées par les responsables politiques et sociaux qui prétendent les dépasser.

3. Losqu’ils manifestent une certaine durabilité les rapports de place sont fondés sur l’existence de contreparties. Certes les rapports de place évoluent comme les organisations d’activité : les sujets contribuent sans cesse à des arrangements entre eux. Dans certains domaines, on constate toutefois des stabilités provisoires, par exemple la distribution en catégories sociales ou en classes, qui n’évolue qu’assez lentement. Elles sont fondées sur l’existence de transactions de fait, comme en rend assez bien compte le concept de mode de production, ou encore aujourd’hui de rapport salarial. Ces rapports peuvent être très inégalitaires : il est très utile toutefois de s’interroger sur les contreparties qui peuvent accompagner la présence ou le maintien d’un rapport de place. Des auteurs comme Mausst ou Remy, Voyé, Servais, Blanc, peuvent aider à comprendre le phénomène.

4. Les sujets mettent en relation les représentations qu’ils se font d’eux-mêmes comme sujets agissants et leurs autres représentations identitaires telles qu’issues de l’ensemble de leurs itinéraires. Ceci peut conduire à des configurations d’affects et d’émotions définissant leurs dynamiques identitaires : selon les cas, on constate par exemple des réactions d’acceptation, de refus, d’accoutumance. L’approche de ces constructions de sens est d’autant plus importante que les rapports de place sont durables. Dans une analyse célèbre Memmi, originaire de Tunisie et longtemps significativement très lu en Afrique, écrit que le vrai colonisateur est le « colonisateur qui s’accepte », et indique que ce rapport social ne peut être transformé en tant que tel. La célèbre figure du maître et de l’esclave, décrite par Hegel, ne dit pas autre chose.

Ces mises en relation globales sont souvent vécues comme des tensions ; leur caractère satisfaisant ou non, les plaisirs et souffrances identitaires éprouvés à cette occasion font partie de ces phénomènes subjectifs.

5. Les actes de communication relatifs aux rapports de place, constituent le champ de la définition des intérêts. Ils s’expriment en termes de conflit, d’alliance, de lutte, de négociation.

Selon les acteurs qui communiquent à leur sujet, les conflits peuvent être considérés comme des pertes de temps, des gâchis, ou au contraire comme des formes de communication entre acteurs. La négociation est la gestion d’un conflit par des sujets engagés dans la même situation. Pour Thuderoz

« Le conflit et sa résolution s’inscrivent […] dans un même continuum […]. Pas de conflit sans négociation pour le résorber ou pour s’en préserver ultérieurement, mais pas de négociation sans conflit, sans coups de force. L’art de convaincre (la négociation) et l’art de contraindre (le conflit), pour reprendre les catégories d’Aron, sont consubstantiels. »

6. L’analyse globale des rapports entre sujets au sein des actions peut se faire notamment à travers trois entrées privilégiées :

  • caractérisation de la signification donnée par les acteurs à ces actions et détermination des transformations spécifiques autour desquelles elles sont ordonnées : selon les cas, par exemple « gagner sa vie » (activité de production de moyens d’existence), « faire » (activité de production de biens et de services), « apprendre » (activité de construction des sujets)… etc.

  • détermination des moyens spécifiquement mis en œuvre pour produire ce résultat, notamment organisation des combinaisons d’activités des acteurs en situation. Un lien très fort peut être établi en effet entre position dominante dans une action et pouvoir de mobilisation de ces moyens spécifiques, éventuellement décrits en termes de couplages d’activités.

  • caractérisation des rapports de pouvoir propres à cette action, notamment en répondant à la question : qui détient le pouvoir de déclencher l’activité de qui, et même éventuellement de le contraindre à engager son activité ?

Approche des rapports entre sujets et champs sociaux d’activité

Les rapports entre sujets n’existent donc pas en dehors d’engagements d’activités. De ce point de vue la caractérisation des champs sociaux d’activité dans lesquels se trouvent engagés les sujets est essentielle. En effet l’organisation des champs d’activité ne cesse de se transformer historiquement, comme on le voit à travers l’évolution des formes de travail et d’emploi.C’est la configuration d’engagement des sujets en situation dans ces différents champs qui permet de déterminer leur position dans les rapports sociaux.

Trois observations peuvent être faites sur ce plan :

1. L’évolution sociale et historique tend à différencier les champs d’activité les uns par rapport aux autres. La lecture de M.Foucault est instructive à ce sujet : il montre la différenciation progressive des champs du social, de la santé, du handicap par exemple. Mais on peut tout aussi bien s’intéresser à la différenciation du champ du travail de celui de la vie quotidienneparallèlement à la mise en place des rapports de production capitaliste, de la constitution d’un marché du travail et de la différenciation d’un champ de la production des moyens d’existence avec le rapport salarial.

Pour Marx, « le travail, est semble-t’il, une catégorie toute simple et l’idée du travail en général est vieille comme le monde. Conçu sous l’angle économique, dans toute sa simplicité, le travail est cependant une catégorie aussi moderne que les rapports qui engendrent cette abstraction pure et simple ».

2. Dans le même temps, les interfaces entre les champs ainsi distingués tendent à se multiplier.

Deux exemples : la plupart des start-up aujourd’hui se construisent autour d’interfaces entre champs professionnels ; et l’intense demande actuelle de professionnalisation est une manière de gérer les interfaces entre formation et travail.

3. Au-delà de cette évolution on peut repérer des relations d’enchâssement réciproques entre champs d’activité :

le travail moderne est socialement ordonné à la production par les sujets de leurs moyens d’existence ; la formation ordonnée à l’enchâssement de ses résultats dans le champ du travail et/ou de la vie quotidienne ; l’économique est aujourd’hui ordonné au financier dans beaucoup de grandes entreprises… etc.

Bref, les rapports de pouvoir constatables dans un champ ont une grande influence sur les rapports de pouvoir qui s’établissent dans les champs d’activité qui lui sont enchâssés.

Le champ du politique

Dans cette distribution des champs sociaux, le politique a une spécificité : c’est un champ d’intervention sur la détermination des conditions collectives des actions individuelles et/ou collectives.

En dépit des affirmations des acteurs qui font de la dénégation de la persistance des rapports sociaux un outil de conquête ou de la conservation du pouvoir, le champ du politique est actuellement structuré notamment autour de deux postures dominantes de pensée :

  • Les pensées politiques tenant des discours de changement social. Elles tendent à se désigner socialement comme « de gauche ».

  • Les pensées politiques considérant l’ordre social comme un fait. Elles sont socialement désignées comme conservatrices.

Discours de changement social et vécu de rapports sociaux ne doivent pas être confondus. Le lien entre souffrances sociales et développement de nationalismes dans toute l’Europe le montre particulièrement aujourd’hui.

Discours de changement social et approche des rapports sociaux sont par contre étroitement liées. Pas de projet de changement social sans approche des rapports sociaux.

Champ du politique et approches des rapports sociaux

Dans une typologie restée célèbre, opérée à partir de la vie politique et sociale dans la France du XIXe siècle et de la première moitié du XXe, l’historien R.Rémond définit, sans les référer explicitement à des approches en termes de rapports sociaux, trois grandes postures structurant les pensées politiques de droite, au-delà des dénominations particulièrement changeantes, des organisations politiques et sociales et des personnalités qui les expriment : la droite « orléaniste », la droite « bonapartiste », la droite « légitimiste ». Les intuitions de ce travail fondateur autoriseraient aujourd’hui à introduire dans la réflexion la question du champ d’activité concerné : ils ne sont pas les mêmes selon les cas ; les postures « autoritaire » et « libérale » par exemple peuvent être très différentes selon qu’il s’agit du champ économique ou du champ de la vie quotidienne.

Concernant les discours et de changement social, il apparaît possible, à partir de la vie politique française, de dégager quelques grandes cohérences d’approche des rapports sociaux. Tous les acteurs qui affichent des intentions de changement social n’ont en réalité pas la même approche des rapports sociaux. Ce ne sont même pas des mêmes rapports sociaux qu’il est question, ou ils ne s’exercent pas dans les mêmes champs. Si l’on définit les paradigmes comme des matrices informant les activités de pensée au-delà de la diversité des discours, on pourra parler de paradigmes…

En première analyse, nous pouvons ainsi distinguer :

1.Les approches privilégiant l’action sur les rapports sociaux dans la vie quotidienne.

Ces approches font appel en dominante à l’expérience des inégalités, et proposent comme objectif l’égalité des chances individuelles. Pour ce faire elles font appel de façon durable à l’Etat, ou aux collectivités ou aux personnes pour investir un champ du « social », défini comme le champ de la vie quotidienne et de la construction-reconstruction des sujets. Le cas échéant, elles impulsent la création de zones protégés d’activité référées à des rapports sociaux qui n’impliqueraient pas de contradiction entre économique et social, comme l’économie sociale.

Ces approches sont en fait fondées sur une disjonction des rapports sociaux dans le champ économique (production des moyens d’existence) et dans le champ de la vie quotidienne (production de l’existence) et par une autonomisation relative de ce dernier. Le social y est traité comme un lieu de compensation des rapports sociaux dans le champ économique.

Lorsqu’elles sont confrontées à l’exercice du pouvoir d’Etat, ces approches manifestent souvent une oscillation entre ce qu’il est convenu d’appeler des politiques socio-démocrates et sociales-libérales.

2. Les approches privilégiant l’action sur les rapports de pouvoir et l’occupation de positions dans ces rapports de pouvoir,

Les discours qui correspondent à ces approches font appel en dominante aux relations entre sujets telles que nous les avons définies (hiérarchies de position), quel que soit le champ d’activité concerné, en les autonomisant relativement. Les thématiques privilégiées sont les rapports dominants/dominés, les stratégies de conquête du pouvoir et de contre-pouvoir.

Ces approches se sont particulièrement développées à partir des années 70, avec l’élévation des niveaux scolaires et le développement de nouvelles couches de salariés en position sociale intermédiaire.

Elles ont été particulièrement nourries en France par les travaux d’intellectuels réputés : M.Foucault, P. Bourdieu première manière notamment, dont les concepts dominants privilégient la question du pouvoir, de l’assujettissement, et des hiérarchies de position.

Les itinéraires individuels des personnalités se situant dans ces approches montrent souvent une grande succession d’engagements dans des organisations politiques et sociales diverses, mobilité liée notamment à l’estimation de l’évolution des rapports de force et aux stratégies de conquête du pouvoir.

Ces approches sont anciennes mais se trouvent prolongées aujourd’hui dans des organisations qui comme la France Insoumise manifestent dans leur dénomination même leur centration affichée sur les rapports de pouvoir, centration mise à l’épreuve de leur fonctionnement interne effectif.

3. Les approches privilégiant l’action sur les rapports sociaux dans la vie économique et dans le champ de la production des moyens d’existence.

Ces approches prennent appui sur l’expérience par les sujets, individuels et collectifs, de leur inscription dans les rapports économiques qui organisent la production de leurs moyens d’existence. L’expérience des rapports sociaux dans les autres champs d’activité où ils sont présents est située en prenant en compte aussi celui-là. Ces approches sont particulièrement sensibles à la place du travail dans la combinaison des facteurs de production et à la question de la détermination de la valeur du travail. Elles sont souvent liées au développement de luttes collectives dans les différents champs où trouvent présents les sujets. Elles formulent des objectifs en termes de défense d’intérêts en situation, et d’égalité des droits. Elles utilisent souvent des outils d’analyse de type marxiste.

Historiquement ces approches se sont basées en particulier sur les couches ouvrières. Elles tendent aujourd’hui à s’étendre à toutes les couches confrontées à la détermination de la valeur du travail, et sont confrontées à la question des nouvelles formes d’emploi.

Un enjeu à la fois social, théorique, politique

Penser la transformation des rapports sociaux représente d’abord un enjeu social, en raison de leurs liens avec de multiples souffrances sociales : voir ci-dessus lien avec bande-annonce du film En guerre.

C’est aussi un enjeu théorique : disposer d’outils d’analyse pour articuler rapports sociaux et développement de l’activité individuelle et collective.

C’est enfin un enjeu politique : interpréter/accompagner les luttes que ces différentes approches de rapports sociaux livrent ensemble ou se livrent entre elles…

 

 - Professeur des universités en sciences de l'éducation/formation des adultes, Centre de recherche sur la Formation, Conservatoire national des arts et métiers (CNAM), article publié par The Conversation France.

 
 

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