Economie et Politique - Revue marxiste d'économie

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La traduction par «plus-value» de «Mehrwert » de Marx

             
Paul Boccara

  Après  la publication de la GEME (Grande Édition de Marx et d’ Engels) en français, parmi les  problèmes de traduction se pose celle de « Mehrwert ».  Elle concerne  le choix, approuvé par Marx lui- même, de «plus-value», pour traduire « Mehrwert » en français, que  j’oppose à « survaleur », en soulignant la distinction entre le  « plus » de « plus-value » et le « sur » d’excès  comme dans surproduction. Il convient de se  référer aux développements de la théorie marxiste, à partir de la « suraccumulation » ou de la « surproduction de  capital ».

Selon Marx, la plus-value ne résulte pas d’un excès de valeur, ou d’un excès de travail,  quelles que  soient les souffrances du travail salarié. La plus-value progresse, même avec la réduction du temps de travail, grâce à l’élévation de la productivité du travail.

L'« énigme » de la plus-value réside dans le fait qu’elle se produit, avec un « plus» en valeur alors que   l’échange se fait  en   principe entre valeurs égales. Pour Marx,  on  doit  expliquer la plus-value en considérant que la force de travail est payée en moyenne à sa  valeur, même si dans la réalité, elle peut être payée au-dessous de sa valeur. L’explication de la plus-value et donc de l’exploitation capitaliste provient essentiellement,   selon Marx, de la distinction entre valeur et valeur d’usage de la marchandise force de travail. Cette  distinction  entraîne la différence quantitative que l’entrepreneur capitaliste cherche à  accroître, entre la valeur de la marchandise force de travail déterminée par le temps de travail nécessaire à sa  production, ou pour les marchandises indispensables à la vie du travailleur  et la valeur plus grande que le travail produit, résultant de  l’usage de la force de travail, de sa valeur d’usage.

 Ainsi, l’élévation de la productivité du travail abaisse la valeur des marchandises nécessaires historiquement
pour la vie du travailleur, donc la valeur de la force de travail ou de son salaire. Cela permet d’accroître la  quantité de valeur produite par le travail, au-delà de la valeur de sa force, c’est-à-dire la plus-value, dans la valeur totale produite par le travail. La valeur ajoutée par le travail à la valeur des matériaux se divise, entre récupération de la valeur du salaire et plus-value, base du profit.

Les enjeux théoriques se sont déplacés de la théorie de Marx de la plus-value, du Livre I du Capital vers la régulation systémique par le taux de profit et sur les processus de suraccumulation et de dévalorisation du capital dont l’analyse est ébauchée dans le Livre III. Cela  permet l’explication des crises périodiques de surproduction, celle des cycles de longue période et des crises systémiques. Cela conduit aux  transformations du capitalisme, à la « dévalorisation structurelle » de capital   notamment par le financement public ne réclamant pas la valorisation par le taux de profit normal. Cependant  aujourd’hui la crise du capitalisme monopoliste d’État social,  et du capitalisme mondialisé, est liée à la suraccumulation durable nouvelle. L’expression de « survaleur » au lieu de« plus-value », introduirait une incohérence, par rapport au concept majeur de « suraccumulation », créé par Marx, qui est au centre des développements contemporains de la théorie économique marxiste.

Sur la question de la traduction en français de «Mehrwert», j’ai pris position pour garder «plus-value», estimant quand on l’a proposé, que « survaleur » était un contre- sens et les arguments en sa faveur fallacieux.
L’article fondamental de Gilbert Badia« Défense et illustration de [la] plus-value », dans La Pensée n° 200 d’août 1978, souligne la dialectique et la distinction de sens de « mehr» et de « über». Gilbert Badia a été responsable de la publication et traducteur principal des trois tomes des Théories sur la plus-value de Marx aux  Éditions sociales  et  co-traducteur pour les E.S. du Livre II et du Livre III du Capital.

Dans cet article, Badia a souligné que « mehr» signifie simplement « plus », tandis que « über » peut signifier
l’excès, comme dans la surproduction («Überproduktion») des crises de surproduction. On  doit souligner l’acceptation réfléchie par Marx lui-même de « plus-value » pour rendre « Mehrwert », dans la « traduction de M.
 J. Roy, entièrement  revue par l’auteur », comme il est dit dans l’édition française de 1872-75, où Marx s’est
 impliqué minutieusement, au point d’en réécrire des passages entiers en français.
En effet, pour Marx, « Mehrwert » renvoie strictement à un« plus », car : « la force de travail... ne reproduit pas seulement sa propre valeur, mais elle produit encore de la valeur en plus. Cette plus-value forme l’excédent de la valeur du produit sur celle de ses facteurs consommés... [la force de travail] reproduit son propre équivalent et de plus un excédent, une plus- value» (Le Capital, Livre I, chapitre VIII, Éditions sociales en livre de poche, 1976, Livre I, page 157). Un « excès» de valeur serait un contresens.

Par ailleurs, Marx connaît bien l’expression française analogue de « mieux-value » de Sismondi. Notons
 qu’alors que Jean-Pierre Lefebvre a allégué en faveur de survaleur, l’alignement sur le terme de « surproduit»,
qu’utiliserait Roy dans sa traduction du Livre I du Capital revue par Marx pour « Mehrprodukt», en réalité, cette traduction ne donne pas « surproduit» mais « produit net», l’expression analogue des Physiocrates, de Quesnay et de Turgot, ce dernier précisant que le travail du laboureur produit « au- delà » du salaire du travail. Ainsi, on a dans la traduction de Roy revue par Marx, sous le titre « IV Le produit net » « nous nommons produit net (surplus produce) la partie du produit qui représente la plus- value ». (Le Capital, Livre I, Édition citée, page 171).
Il y a manifestement un refus d’employer l’expression de « surproduit »,sans doute pour ne pas évoquer la  surproduction,« Überproduktion», l’excès de produit par rapport à la demande effective.

A l’appui de l’expression de survaleur et du besoin d’aligner une série de termes, avec surproduit et surtravail, on a pu évoquer l’italien ou le russe. Alors qu’en fait, s’il y a alignement dans ces langues, c’est sur  « plus », comme « plus-valore » en italien.

On a encore avancé l’argument selon lequel le terme de plus-value existe avec un autre sens en français.
 Mais on néglige le fait que c’est aussi le cas de « survaleur », comme pour la survaleur d’une monnaie.
Enfin, le contexte des débats  aujourd’hui est  marqué par l’accent mis sur la « suraccumulation » («Überakkumulation »)  après l’élaboration théorique révolutionnaire de Marx dans Le Capital et  sa continuation contemporaine, rejetée de façon dogmatique par certains.
Donc beaucoup de bruit avec l’esbroufe de la  « survaleur » en prétendant« bouleverser la science».

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