Economie et Politique - Revue marxiste d'économie

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Bousculée par la crise, la BCE s’efforce encore de sauver la mise de la finance

Les décisions annoncées aujourd’hui par la BCE sont importantes non seulement par les circonstances dans lesquelles elles sont prises (dégradation des perspectives de croissance en Europe et dans le monde, menace de nouvelle crise financière, impuissance manifeste des politiques monétaires à faire face à cette situation) mais aussi par leur nature.

Une partie de ces décisions consiste à accentuer sensiblement les mesures dites de quantitative easing, destinées à rendre aussi facile que possible l’accès des banques et des marchés financiers à la liquidité (l’accès à la monnaie créée par la BCE). Les taux d’intérêt des deux procédures principales par lesquelles la BCE prête aux banques sont réduits de 0,05 point de pourcentage. Le taux d’intérêt des opérations principales de refinancement tombe ainsi à 0,00 % ; cet événement a surtout une valeur symbolique. Plus important peut-être aux yeux des marchés, la BCE annonce que ces taux vont rester bas durablement et qu’ils pourront même encore baisser si les circonstances l’exigent ; le but de persuader les financiers qu’aucune remontée des taux n’est à craindre dans l’avenir prévisible. Dans la même intention, le montant mensuel des achats de titres par l’Eurosystème (l’ensemble formé par la BCE et les 19 banques centrales nationales de la zone euro) sur les marchés est porté de 60 à 80 milliards d’euros.

Que vont faire les financiers de l’argent des Européens ?

Si transgressives que soient ces mesures au regard de toute la doctrine que la BCE professait avant la crise des subprimes, elles ne constituent pas un tournant par rapport à ce qui a été mis en place depuis 2008. Il s’agit toujours pour elle, au fond, de dire aux banques qui lui empruntent sur le marché monétaire, aux compagnies d’assurances, aux fonds de pension, aux fonds de placement, aux multinationales qui lui vendent des titres sur le marché financier : prenez mon argent et faites-en ce que vous voulez ! Il faut s’attendre aux mêmes résultats que ce que cette politique a produits jusqu’à présent : cet argent ne servira que très peu, ou pas du tout, à financer des investissements créateurs d’emplois mais il viendra alimenter encore les bulles spéculatives qui gonflent sur les marchés financiers ou immobiliers. Enfin, créer encore plus d’euros pousse, toutes choses égales par ailleurs, la monnaie européenne à baisser par rapport au dollar, au yen, au renminbi chinois… alors que le monde est déjà au bord d’une « guerre des monnaies ».

Payer les banques pour qu’elles prêtent aux entreprises ?

La BCE a conscience des limites et des dangers de ses actions, qu’elles soient « conventionnelles » ou non, puisqu’elle a annoncé un deuxième ensemble de mesures, visant à influencer plus directement les conditions de financement de ce qu’on appelle l’économie « réelle ». Le taux, déjà négatif, supporté par les fonds que les banques laissent inutilement en dépôt auprès de l’Eurosystème, est rendu encore plus dissuasif (il passe de -0,30 % à -0,40 %). D’autre part, ses achats de titres pourront porter sur des obligations émises par des entreprises non bancaires, et non plus seulement sur des obligations publiques : la BCE se met donc à financer directement des entreprises. Mais attention : ces entreprises devront avoir sur les marchés une notation investment grade, c’est-à-dire qu’elles devront privilégier la rentabilité pour leurs actionnaires, au mépris de toute considération sociale ou écologique !

Une dernière annonce, la plus significative de toutes, est la mise en place d’une nouvelle série d’opérations de refinancement à long terme ciblées (TLTRO, Targeted Long Term Refinancing Operations). Il s’agit, comme dans le précédent programme lancé en septembre 2014, de refinancer à des conditions privilégiées les seules banques qui font la preuve qu’elles développent des prêts aux entreprises. Cette fois-ci, les conditions sont encore plus favorables : la durée des prêts de la BCE aux banques est de 4 ans au lieu de 3 ans, et le taux est celui des opérations principales de refinancement (0 % à partir de maintenant contre 0,05 % précédemment) ; il pourra même descendre au niveau du taux des dépôts des banques auprès de l’Eurosystème (-0,40 % à partir de maintenant) pour les banques qui dépasseront la norme qui leur est fixée en matière de montant de crédits distribués aux entreprises !

De la sélectivité, mais selon quels critères ?

Par ce programme de refinancements « ciblés », la BCE, sous la pression des circonstances, donne à son corps défendant raison à ceux, dont nous sommes, qui réclament depuis longtemps une nouvelle sélectivité de la politique monétaire, et cela mérite d’être souligné. Mais là encore, elle reste fidèle à sa logique de classe. Cette fois-ci, ce n’est pas aux marchés qu’elle confie l’usage de l’argent qu’elle crée : c’est aux patrons ! Les entreprises décideront ce qu’elles feront des crédits qui leur seront peut-être accordés par les banques grâce aux TLTRO, et elles peuvent parfaitement décider de les utiliser pour supprimer des emplois, pour délocaliser ou tout simplement pour faire des placements financiers.

Mario Draghi n’a d’ailleurs pas manqué de réitérer son appel rituel à des « réformes structurelles » de libéralisation des économies de la zone euro alors que la preuve statistique est faite que ces mesures n’ont absolument pas les effets positifs sur la croissance et sur l’emploi que la doctrine néolibérale leur prête.

Il est donc plus important que jamais de mettre la BCE sous pression. Déjà, une campagne « Quantitative easing for people » recueille des soutiens très divers à travers l’Europe (voir le compte rendu de la conférence organisée à Bruxelles le 17 février dernier).

De nouveaux pouvoirs des travailleurs et des citoyens

 Non, on ne peut pas faire confiance aux marchés et aux patrons pour relancer l’emploi et la création de richesses ! On ne peut pas davantage compter sur la sagesse des gouverneurs de la BCE ! Il faut de nouveaux pouvoirs des travailleurs et des citoyens pour imposer de nouveaux critères d’investissement dans les entreprises et de nouveaux critères de financement dans les banques. Une campagne doit se développer dans toute l’Europe pour exiger que la BCE y contribue

  • en réservant ses refinancements aux crédits destinés aux entreprises qui réaliseront des investissements répondant à des critères économiques, sociaux et écologiques précis : plus seront programmés des créations et des sécurisation d’emplois, des programmes de formation et de recherche, plus le taux de refinancement sera bas, jusqu’à être négatif : le programme des TLTRO montre que c’est possible ;

  • en finançant directement un Fonds européen de développement économique, social et écologique destiné à financer un vaste programme de développement des services publics dans toute l’Europe. C’est possible sans attendre un changement des traités européens dès lors que ce fonds aura le statut d’établissement de crédit (article 123-2 des traités actuels).

Ces propositions forment l’un des axes de la campagne « Zéro chômage, pour une société de partage » que le PCF est en train de lancer dans le prolongement du vaste mouvement qui se développe contre la loi El Khomri et pour créer la perspective d’une politique de gauche en 2017. Elles répondent à la gravité de la situation économique et aux menaces sur la cohésion de l’Union européenne, que la crise des réfugiés vient de révéler. Elles peuvent avoir un impact déterminant sur le terrain politique au moment où les dernières mesures annoncées par la BCE révèlent à quel point le carcan des politiques d’austérité, qui font tant de mal à la Grèce et aux autres pays de la zone euro, est ébranlé.

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