Economie et Politique - Revue marxiste d'économie

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L’Irak et la stratégie pétrolière américaine

Nous publions des extraits d’une étude de P. Syndic sur la stratégie pétrolière américaine et l’Irak*. Cette stratégie comme le souligne P. Syndic s’étend, aujourd’hui à l’Amérique Latine, grand fournisseur des USA et prometteuse en matière de nouveaux gisements (Brésil). L’évolution politique de cette région inquiète Washington, surtout depuis les derniers chang ements survenus, à leur tête, comme en Equateur, producteur mode ste mais présent (21 millions de tonne s en 2001 ). Ces nouveaux développements font suite à l’intervention directe en Asie Centrale, autre région prometteuse qui amène les USA à promouvoir pour ces gisements des liais ons « sûres » c’est-à-dire à travers des pays qu’ils espèrent continuer à contrôler. Il en est ainsi de l’oléoduc projeté de la Caspi enne à la méditerranée à travers la Turquie auquel les Russes ont fini par participer en concurrence avec leur propre oléoduc de la Caspi enne à la Mer Noire ou du gazoduc du Turkménistan à la Mer d’Oman et à l’Océan Indien en passa nt par l’Afghanistan et le Pakistan. Enfin, il est probable que les USA espèrent aussi en s’impla ntant en Irak, quitte à octroyer quelques millions de barils jours aux plus méritants, reprendre le contrôle d’une OPEP affaiblie et redevenue docile. Le prix de 25 /28 dollars le baril souhaité par l’OPEP et sur lequel un consensus semblait s’être réalis é pendant la période de croissance économiqu e paraît aujourd’hui poser problème à une économie américaine en stagnation.

La prospective pétrolière planétaire et son évolution

L’événement décisif pour la pros pective pétr olière n’est pas « la fin du pétr ole» qui n’est pas encor e à l’ordre du jour, mais le moment la cour be de l’offre planéta ire de pétr ole va décr ocher de la deman de.

Chacun peut com prendre aisément l’impor tance de ce décr ochage et celle d’une appr éciation corr ecte de sa date, puisque , si l’événement n’a pas été con vena blement anticipé, avec le développement suffisamment à l’avance de ressour ces éner gétiques et de techno logies alterna tives, on peut aboutir à une pénur ie physique de pétr ole, à un affrontement internat ional sur l’accès à ces ressour ces , à un envol incontrô et incontrô lable des prix débouc hant sur des situat ions de chaos économ ique, social et politique de grande envergure.

 

Jus qu’à il y a quelques années , l’appr éciation dominante de cette date, jamais évoquée d’ailleurs dans les medias, était amér icaine, la situant vers 2040 ou au delà. Depuis, une contestat ion vigour euse des thèses amér icaines a été engagée par un ensem ble d’exper ts eur opéens , con duits notamment par MM. C. Campbell et J. Laherrér e, qui ont critiqué à juste titre les conce pts et les méthodes d’évaluation amér icaines. Cet ensem ble d’exper ts est ime que la période de décr ochage pourra it se situer entr e 2015 et 2020, même avec des est imations « planc her » de l’évolution de la deman de pétr olière, autant dire demain à l’échelle des calendriers propres aux activités pétr olières. Sans entr er dans le détail de leur argumentat ion techn ique (pour les spéc ialistes intér essés , consu lter notamment le site de J. Laherrér e (http :// www.oilcrisis.com/ laherr ere/), on peut dire que celle-ci com por te un cer tain nom bre d’éléments solides base d’informat ions à dominante géologique ou technologies de production).

Les prévisions amér icaines (2040) sont en fait contr edites par l’effon drement depuis 1965 du rythme moyen des décou ver tes pétr olières (nom bre et impor tance) est imées en réser ves « techn iques » ou « moyennes » (réser ves prouvées +probables), beaucou p plus proches de la réalité que les réser ves « prouvées » US, la baisse constante depuis 1980 du montant planéta ire global de ces réser ves « moyennes » l’inverse des réser ves

« prouvées » qui cont inuaient, elles, à augmenter) , le fait que tous les bass ins pétr oliers sont désorma is connus et réper tor iés, pour le pétr ole « class ique » comme pour le pétr ole « non-con ventionne l » (non productible par les méthodes habituelles).

C’est ainsi qu’un Rapp or t officiel frança is sur l’éner gieEnergie 2010-2020, les chemins d’une croissance sobr e », rappor teur P. Boisson ) évoque ce décr ochage comme poss ible à par tir de 2020, les prévisions récentes de BP et TotalfinaElf le situent auss i comme poss ible dans la période 2010-2020.

Par ailleurs , pour le gaz, dont la date de décr ochage offre-deman de est plus éloignée, mais pourra it êtr e rapprochée par des impérat ifs « effet de serr e » (éne rgie moins émettr ice de CO2) ou la nécess ité d’élaborer des hydrocar bures liquides synthétiques à par tir du gaz pour remplacer un pétr ole défaillant , l’événement intér essant est le fait que les USA, plus gros consommateur mond ial, paraissent , auss i, avoir révisé récemment l’est imation optimiste qu’ils faisaient jus qu’ici de leurs propres réser ves.

Ce paysage global, et notamment la pros pective pour les deux décenn ies à venir, induisent d’ores et déjà, à mon sens , les consé quences straté giques suivantes :

  1. une augmentat ion nette dans la durée du prix des hydrocar bures, quelles que puissent êtr e les fluctuat ions conjonctur elles : pour le pétr ole, du fait de l’ant icipation de la phase de déclin, de la nécess ité d’invest ir des sommes très impor tantes dans des méthodes d’exploitation plus soph istiquées , dans de nou veaux gisements , de commencer à mettr e en valeur le pétr ole non-con ventionnel d’un coût d’exploitation nettement plus élevé ; pour le gaz, du fait de l’app arition des USA sur le marché mond ial comme un gros impor tateur et de la nécess ité de mob iliser des gisements nettement plus éloignés des principales régions de consommat ion,

  2. une straté gie pétr olière des USA encor e plus hégémonique et agress ive, du fait de la nécess ité jugée absolue par ce pays de s’assur er, sur la longue durée , un contrô le économ ique et politique étr oit des régions pétr olières appelées à garant ir ses énormes besoins d’appr ovisionnement en pétr ole et en gaz, même en cas de déclin planéta ire global de l’offre, en repor tant les effor ts de rat ionnement éventue ls sur les autr es pays, si nécessa ire.

La volonté d’insta ller à tout prix un régime pro-amér icain en Irak et permettr e ainsi l’entrée en force des compagnies amér icaines dans un pays pétr olier dont elles étaient écar tées depuis 1970 et dont les réser ves pourraient dépasser les 2/3 des réser ves saoud iennes , de même qu’un contrô le renforcé de l’ensem ble du MoyenOrient pétr olier dont les peuples sont de plus en plus antiamér icains, décou lent selon nous largement de cette pros pective pétr olière globale. On peut y ajouter la volonté mal dissimulée de se débarrasser du régime nationaliste de Chavez au Venezuela, celle d’une pénétra tion accrue dans l’Afrique de l’ouest pétr olière, dans le bass in de la Cas pienne , la press ion sur l’Algérie, appelée à s’insér er dans un Accor d de libre-échange spéc ifique avec les USA, pour qu’elle accr oisse ses capacités de production, etc .

La situation pétrolière de l’Irak et ses potentialités de production d’hydrocarbures

Niveau de production et réserves pétrolières

Au point de vue production pétr olière, l’Irak paraît avoir quasiment restauré en 2001 ses capacités de production à un niveau relativement proche de celui de sa production juste avant la guerr e du Golfe, avec notam ment un rythme d’environ 147 millions de tonnes/an produites en avril 2001, tous produits liquides confondus, contr e une production effect ive de 150 millions de tonnes en 1990 sour ce « Depar tement of ener gy » US (DOE). Mais cette production fluctue en fonct ion d’aléas de commercialisation relativement impor tants (au tota l baisse de la production de pétr ole proprement dit de 128.6 millions de T. en 2000 à 118 millions de T. en 2001 sour ce stat istiques BP).

Du point de vue des réser ves de pétr ole, l’est imation des réser ves selon le critèr e US des réser ves « prouvées » atte int 15 milliards de T. fin 2001 (estimations BP et DOE), soit 40 % des réser ves « prouvées » saoud iennes . Au point de vue classement des pays pétr oliers selon l’impor tance de leurs réser ves « prouvées », l’Irak se situe au deuxième rang mond ial derr ière l’Arab ie saoud ite avec 10.7 % des réser ves mond iales contr e 25 % à cette dernière (rappe l UAE : 9,3 %, Koweït : 9,2 %, Venezuela : 7.4 %, Iran 6,2 %, Russ ie 4.6 %). Il faut y ajouter les réser ves probables et poss ibles : 29 milliards de T., selon le DOE. Celui-ci est ime même que celles-ci pourra ient êtr e beaucou p plus impor tantes , le pays étant resté relativement sous-exploré depuis 1970. C’est également l’avis de nom bre d’exper ts, cer tains parlant même de réser ves réelles com para bles à celles de l’Arab ie saoud ite. Si l’on est prudent et si l’on s’en tient à la four chette basse de ces évaluations, on peut parler de réser ves réelles équivalentes aux 2/3 de celles de l’Arab ie saoud ite.

Ces évaluations placent en tout cas ces deux pays dans une situat ion exceptionne lle, très au-delà des autr es pays pétr oliers , et confirment leur impor tance géostraté gique pour les classes dirigeantes occidenta les, et, bien enten du en premier lieu, pour la classe dirigeante US.

Par ailleurs , selon le DOE, l’Irak envisage de por ter sa production à 300 millions de T/an après la levée des sanctions ONU. D’après une déclarat ion du ministre du pétr ole irakien en août 2001, une production de 500 millions de T sera it envisagée à terme .

Or, ce sont bien les capacités de production à moyen terme et au cours des prochaines décenn ies qui sont décisives au point de vue géostraté gie pétr olière.

Réserves gazi ères

Avec 3 100 milliards de m3 de réser ves prouvées, l’Irak détient des réser ves gazières non négligeables, mais d’impor tance nettement moindre que ses réser ves pétr olières. Elles représentent 2 % des réser ves « prouvées » mond iales dans un panorama global deux zones géograph iques dominent : Ex-URSS, 36 % des réser ves, dont Russ ie 30 % et Moyen-Orient, 36 % également .

Il s’agit de surcroît à 70 % de gaz assoc dont le niveau de production dépend de celui des gisements de pétr ole corr es pondants .

Dans un panorama d’ensem ble de réser ves gazières moyen-orienta les actue llement sous-exploitées (rappor t prix actue l/ coût techn ique insuffisant du fait de l’éloignement des marchés), il n’existe pas actue llement d’expor tat ions gazières irakiennes et la production était de l’ordre de 3 milliards de m3/an en 1999 (20 milliards de m3/an produits en 1979). Toute fois, l’Irak préten d êtr e capable de produire 16 milliards de m3/an deux ans après la levée des sanct ions et 120 milliards de m3/an dix ans après (sour ce DOE).

Commercialisation du pétrole irakien

Rappelons les principales caractér istiques de cette commer cialisation. Elle est en principe, comme l’utilisation des recettes d’expor tat ion, tota lement sous contrô le internat ional de l’ONU. Celles-ci sont prioritairement réser vées à l’achat de produits human itaires de première nécess ité pour le peuple irakien (pétr ole contr e nourr itur e), au remboursement des domma ges suppor tés par le Koweït, au coût de fonct ionnement des organismes de contrô le de l’ONU.

 






 

1997

1998

1999

2000

2001

Consommation d’énergie primaire

 

(millions de tonnes d’équivalent pétrole)

Combustibles solides

540,9

546,0

546,3

565,3

555,7

Produits pétroliers

848,0

863,8

888,9

897,6

895,6

Gaz naturel

567,8

552,8

559,6

582,4

554,6

Electricité primaire

230,9

233,4

245,1

242,0

231,5

Total

2 187,6

2 196,0

2 239,9

2 287,3

2 237,4

Source : BP Statistical Review of World Energy

Production d’hydrocarbures

 

 

 

(milliers de tonnes)

Pétrole brut et condensats

315 898

310 627

291 972

288 234

288 383

Liquides de gaz naturel

65 691

65 268

66 253

71 227

73 045

Total

381 589

375 895

358 225

359 461

361 428

Gaz naturel (106 m3)

535 240

529 750

527 300

540 920

547 800

Importations de pétrole brut

 

 

 

(millions de tonnes)

Total général

415 379

439 200

439 407

456 216

460 005

dont : OPEP

191 778

211 218

213 005

229 066

2411 57

Pétrole 2001 : gisements statégiques du CPDP

Face à ces contra intes , le gouvernement irakien s’est efforcé par divers moyens de développer des voies clandest ines d’expor tat ion, lui permettant de récupér er des recettes en devises hors contrô le de l’ONU.

Par ailleurs , la commer cialisation s’opère via des firmes internat ionales de négoce. Les unes sont russes (9 citées par le DOE), mais auss i italiennes , frança ises , malaisiennes , chinoises, etc . Celles-ci les revendent ensu ite aux grandes firmes pétr olières internat ionales, y com pris amér icaines. Le DOE est ime que 40 millions de tonnes de pétr ole irakien ont été ainsi livrés aux USA en 2001.

La politique pétrolière actuelle du gouvernement irakien

Nous avons vu que bien avant la guerr e du Golfe, l’Irak avait commencé à pratiquer une politique de par tenar iat avec des sociétés pétr olières étran gères. Depuis l’instau rat ion de l’embargo, il a poursu ivi cette politique, mais en signant essent iellement des accor ds sous con dition suspensive selon les quels les sociétés pétr olières par tenaires concernées s’engageaient à tra vailler sur des zones de pros pection ou sur des gisements donnés dès que des con ditions norma les d’activité sera ient réun ies, sousenten du la levée de l’embargo. D’après le DOE, il semb le que bon nom bre de sociétés pétr olières aient signé des accor ds de ce type ou soient en discuss ion pour le faire. Sociétés pétr olières russes (notamment Lukoil) et chinoises , les sociétés pétr olières nat ionales malaise, tur que, indienne , algérienne , mais auss i sociétés eur opéennes (Total Fina Elf sur Majnoon , Agip, Shell, etc .), cana diennes , japonaises.

L’évolution des relations américano-saoudiennes

Quelle que soit l’impor tance des intérêts de classe qui cont inuent à unir les classes dirigeantes des deux pays, cette situat ion politique interne pèse sur les dirigeants saoud iens et sur leurs positions en politique étran gère, bien qu’aucune opp osition politique n’y ait droit de cité.

L’évolution est très nette depuis la guerr e du Golfe. Plus quest ion de s’inté grer dans une coalition anti-irakienne , de ser vir de base avancée au comman dement amér icain pour atta quer l’Irak. L’Arab ie saoud ite refuse désorma is de peser à la baisse sur le prix du pétr ole (économ iquement , elle aura it d’ailleurs désorma is du mal à la suppor ter) et res pecte la discipline de l’OPEP autour d’un prix à 25 $. La par tialité amér icaine dans le conflit israé lo-palestinien est ouver tement critiquée. Les dirigeants saoudiens par tagent avec d’autr es dirigeants ara bes (voir les dernières déclarat ions de H. Moubarak très claires à ce propos) la con viction que le cumu l du refus amér icain d’imposer à Israë l un règlement acce ptable du conflit israé lo-palest inien et d’une atta que unilatéra le contr e l’Irak pourra it déclenc her une vague de colère populaire suscept ible d’empor ter leurs régimes. Le plan ara be de règlement du conflit israé lo-palest inien patr onné par les dirigeants saoud iens et adopté à Beyrout h, qui const ituait une avancée réelle, n’a guère été pris en cons idérat ion par Was hington.

Que va-t-il se passer maintenant ?

Il est difficile de répondr e à cette quest ion. Sur la seule base des informat ions médiatiques dont nous disposons , la situat ion com por te encor e trop d’inconnues et de facteurs rétr oagissant les uns sur les autr es pour que l’on puisse sérieusement prévoir le cours des événements à venir. L’ana lyse des différents scénar ios envisageables montr e en tout cas que la menace de guerr e reste très for te, avec ses consé quences désastr euses pour le peuple irakien et des aggravations impré visibles de la situat ion internat ionale. La lutte contr e cette guerr e doit donc demeur er, nationalement et internat ionalement , un impérat if politique majeur et c’est à juste titre que le FSE de Florence l’avait inscr ite dans ses priorités .