Economie et Politique - Revue marxiste d'économie

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Les banques et le crédit au cœur des dilemmes de la politique économique

Un gouverneur de la réserve fédérale qui avoue l’impuissa nce des politiques monétaires à prévenir les « bulles financières », un président de la Commissi on européenne qui en vient à qualifier de « stupide » le Pacte de stabilité budgétaire... les temps sont durs pour la politique économiqu e.

Il est vrai que la situat ion de l’économ ie mond iale est beaucou p moins bonne que ce que la quasi-tota lité des économ istes prévoyaient encor e il y a seulement six mois. Malgré les intent ions affichées par le gouvernement Koizumi, le Japon ne voit poindre aucun signe de sor tie de la stagnation où son économ ie est enlisée depuis plus de dix ans . Aux Etats Unis, la puissante impu lsion donnée en 2001 à la deman de par la baisse des tau x d’intérêt et la relance des dépenses publiques s’est essou fflée dès le printem ps et les destruct ions d’em plois commencent à por ter atte inte au mora l des ména ges. La communauté financ ière internat ionale retient son souffle en atten dant les réact ions des mar chés internat ionau x aux premières mesur es du nou veau président br ésilien,

tand isque l’Argent ine cont inue de s’enfoncer, dans l’indifférence affectée du protecteur amér icain. Quant à l’Europe, chaque jour qui passe semb le ajouter une contra inte supp lémenta ire aux dilemmes qui entra vent la reprise de son économ ie : selon les toutes dernières prévisions du FMI, la croissance ne dépassera pas 0,75 % en 2002 et 2 % en 2003, alors même que l’inflation reste à proximité de la limite maximale de 2 % que lui a fixée la Banque centra le européenne . D’après les manue ls de macr oéconom ie, une telle situat ion just ifiera it une relance des dépenses publiques ; seulement , les trois plus grands pays de la zone sont au bord d’une violation du « Pacte de stab ilité et de croissance » qui limite les déficits à 3 % du PIB…

Quel contraste avec l’ambiance qui régnait il y a deux ans à peine, lors que la seule quest ion semb lait êtr e de savoir quan d la « nou velle économ ie », qui avait assuré une pros périté extraor dinaire à l’économ ie amér icaine, éten drait ses bienfaits au Vieux cont inent .

Comment en est-on arrivé là ?

Manifestement , le ralentissement , amor cé à par tir du milieu de l’an 2000, de la croissance dans les métr opoles de l’« économ ie-monde » capitaliste (principalement aux Etats -Unis) est étr oitement lié aux manifestat ions de crise financ ière qui l’accom pagnent : chute du cours des actions depuis maintenant deux ans , épidémie de scandales financ iers et de faillites dans les secteurs de l’informatique et des télécommun icat ions , dont le point culminant , jus qu’ici aura été atte int avec les deux plus grosses faillites de l’histoire, celles d’Enron et de Worldcom. Ces événements financ iers révèlent que l’essor des techniques de tra itement et de commun icat ion de l’information aux Etats -Unis n’a pas ouver t, comme beaucou p l’ont cru , une issue à la crise systém ique dont les effets perturbent la marche de l’économ ie mond iale depuis trente ans . Il ne s’agit pas seulement , en effet, d’une phase de progrès techn ique analogue à celles que le capitalisme a déjà connues . Assoc iés à de multiples trans format ions de l’ordre social et économ ique, le déploiement des chemins de fer, de l’électr icité, des moteurs à explosion avaient, en leur temps , ouver t de nou veaux domaines à l’automat isation de différentes tâches matér ielles, tout en stimulant la deman de par la nécess ité d’accumu ler de grandes quant ités de ca pital matér iel sous forme d’usines et de mach ines de plus en plus perfectionnées . Le relèvement des taux de profits déclenc hé par les gains de productivité ainsi obtenus donna it alors naissance à une vague de croissance parallèle de l’act ivité et des profits. Ce scénario, qu’on avait pu croire amor cé avec l’app arition de la « nou velle économ ie » aux Etats -Unis, n’est pas, en réalité, celui qui est en tra in de se produire. Dès lors que les nouvelles techno logies ne por tent plus seulement sur le remplacement de tâches antér ieur ement exécutées par la main de l’homme mais de plus en plus sur l’automat isation de cer taines fonct ions inte llectue lles, l’accumu lation accé lérée de capital matér iel – fût-ce sous la forme d’ordinateurs , de réseau x et de logiciels – n’est plus le moyen principal d’obtenir des gains de productivité. Dans cette révolution informat ionne lle qui commence , ce qui com pte avant tout , c’est la capacité des hommes et de leurs organisations à par tager efficacement les informations un domaine dans lequel les Etats -Unis semb lent bien disposer d’un avanta ge sur l’Europe. Les nou velles techno logies permettent de rédu ire for tement le coût des équipements mais ceux-ci ne prennent leur efficacité que si les économ ies ainsi réalisées sont utilisées à développer les capacités de tous ceux – salariés, usagers – qui sont appelés à s’en ser vir. Cet impérat if, por teur d’un potent iel de dépassement des limites de l’économ ie marchande, entr e en très for te contra diction avec les lois du capitalisme qui cont inuent de s’imposer à l’ensem ble des décisions économ iques, et qui exigent au contra ire la concentrat ion entr e des mains privées des gains tirés du tra vail des hommes , à un rythme d’autant plus élevé que la masse de capital a renta biliser s’accr oît.

On a vu en effet comment la logique des marchés financiers – faire de l’argent avec de l’argent , c’est-à-dire la quintessence des critèr es de gest ion capitalistes – s’est emparée de la révolution informat ionne lle : c’est en levant des fonds sur cer tains secteurs spéc ialisés du marché des actions (comme le NASDAQ amér icain) que les inventeurs des nou veaux ser vices Internet ont développé leurs activités ; quant aux grands groupe multinationau x, c’est par la course sans fin aux prises de contrô le et aux fusions qu’ils ont const itué, à tra vers l’extens ion de leurs liens financ iers , les réseau x de circulation des inno vations et de par tage des informat ions straté giques par lesquels ils se sont efforcés de tirer par ti de la révolution informat ionne lle. L’eu ph orie bours ière qui a baigné la dernière décenn ie du XXème siècle n’était donc pas seulement le résu ltat ar tificiel d’une bulle spécu lative ; elle était profondément liée aux effor ts déployés par le capital pour restaur er sa renta bilité face aux débuts d’un changement de civilisation qui en appelle à un type tout-à-fait nou veau de croissance de la productivité.

Mais précisément , le poids de la finance libéra lisée depuis vingt ans a impr imé sa mar que aux événements . Tous les moyens financ iers dispon ibles – profits, fonds publics, épargne des salariés centra lisée dans les fonds de pension, cré dit banca ire – ont été focalisés sur les points les plus incan descents de la « nou velle économ ie » : la mise en œuvre des techno logies informa tionne lles aux Etats -Unis et leurs marchés de capitaux. Le cré dit, en par ticulier, a financé les OPA et la spécu lation sur la hausse des cours des actions, bien au-delà des potentialités réelles de profits. Le recul des Bourses depuis deux ans reflète donc bien un retour des prévisions de profits à des niveaux plus réalistes mais ce n’est pas seulement le dégonflement d’une bulle déconnec tée de l’économ ie réelle : les entr eprises qui avaient emprunté pour acheter des actions ou pour invest ir mass ivement dans des ordinateurs se sont retr ouvées à la fois avec des équipements sur dimens ionnés par rappor t à leurs pers pect ives de ventes et avec des dettes énormes à rembourser . Quan d elles n’ont pas fait faillite, elles ont réagi conformément aux critèr es de gestion capitalistes , c’est-à-dire qu’elles ont commencé à suppr imer des emplois pour faire press ion sur leurs coûts salariaux et préser ver les profits de leurs actionna ires. De même , beaucou p de par ticuliers amér icains qui s’étaient endettés pendant la période du cré dit facile doivent faire face, pour les plus riches à la dépréciation de leurs portefeuilles d’actions, pour la masse des autr es à la perte de valeur de leurs fonds de pension et au déferlement des plans de licenc iement . Cela explique cer tainement la chute brutale des enquêtes d’opinions auprès des ména ges américains au mois d’octo bre. Enfin, c’est l’économ ie amér icaine tout entière qui se trouve en quelque sor te « surendettée » auprès du reste du monde (1). Compte tenu de la place hégémon ique occu pée par le capital amér icain dans le monde , avec en par ticulier le statut du dollar au centr e du système monéta ire internat ional, les consé quences de cette situat ion se font sent ir dans le monde entier.

Les banques, un maillon déterminant des enchaînements à venir

Compte tenu de la dimens ion financ ière très impor tante des difficultés actue lles, la suite des événements va dépendre de façon déterm inante du com por tement des inst itut ions financ ières, et en par ticulier des banques. Le rôle de ces dernières se trouve de nou veau mis for tement en lumière dès lors que les marchés d’actions ou d’obligations apparaissent désorma is davanta ge comme des menaces pour le développ ement de l’économ ie que comme une sour ce privilégiée de financement des entr eprises, petites ou grandes .

Pour imaginer ce qui pourra it se passer , on peut se tourner vers l’histoire économ ique récente du Japon, qui const itue une sor te de laborato ire. La deuxième puissance économ ique du monde a connu dans les années quatr e-vingt une frénés ie de spécu lation bours ière et immob ilière bien plus for te que ce qu’on a obser vé dans les autr es pays développ és. Après l’avoir largement encoura gée, la Banque du Japon a mis fin à cette euph orie il y a douze ans en durcissant sa politique monéta ire, révélant alors les faiblesses du capital japonais face à ses concurr ents amér icains et plongeant le pays dans une stagnation économ ique dont il n’est toujours pas sor ti. La crise des inst itut ions financ ières a été l’élément moteur de ces enc haînements . Les puissantes maisons de titres japonaises qui tena ient le haut du pavé sur toutes les Bourses du monde ont fait faillite dans un climat de scandales, et les banques n’ont échappé au même sor t qu’au prix d’un sout ien mass if de l’État . Elles ont vu s’effondrer la valeur de leurs invest issements straté giques en immeub les et en actions, tand is qu’un nom bre croissant de leurs clients – PME ou grandes entr eprises – s’avéraient inca pables de rembourser leurs cré dits. Cela les a paralysées : surchargées de créances douteuses , elles sont devenues très rét icentes à prêter aux entr eprises, même solvables. Le système banca ire contr ibue ainsi à entr eten ir une véritab le déflation, avec des prix en baisse et une aton ie pers istante de la deman de, alors même que la Banque du Japon, sans succès , inon de le marché de liquidités , avec des taux d’intérêt extrêmement bas. Encor e l’économ ie japonaise soutenue tant bien que mal par des plans de relance budgétaires de plus en plus inefficaces bénéficie-t-elle d’un cer tain dynamisme de la deman de extérieur e grâce aux for ts taux de croissance affichés dans le monde chinois qui const itue une grande par tie de son environnement régional.

L’id ée qu’une sta gnat ion à la japonaise pourra it s’éten dre au reste du monde fait donc froid dans le dos. On enten d souvent dire que ce risque est faible parce que les ban ques amér icaines et eur opéennes sont en meilleur e santé que ne l’éta ient leurs concurr entes japonaises il y a dix ans , ou celles des pays voisins au moment de la « crise asiatique» de 1997-1999. « Dès lors que les banques résistent, un effondrement économique similaire à ceux qui ont été enregistrés dans les pays émergents n’est pas à craindre », affirme par exemple l’économ iste Michel Aglietta (2). Malheur eusement , la solidité des banques dépend énormément de la conjonctur e, c’est précisément ce que démontr ent les cas japonais, asiatiques, et bien d’autr es.

Graphique 1 : crédits des banques allemandes aux entreprises et aux particuliers résidents (variation par rapport à l’année précédente)

Quan d les affaires vont mal, les clients cons idérés comme les plus sûrs révèlent souvent d’inquiétantes faiblesses : quelques sema ines avant sa chute, Enron passait pour un exemple de renta bilité, son PDG pour un bienfaiteur de l’human ité et son activité de négoce électronique en éner gie comme le modè le économ ique du XXIème siècle… Pas d’inquiétu de exagérée , tempèr e Michel Aglietta dans le même entr etien, puisque les banques ont « développé des outils de gestion du risque qui leur ont permis de vendre le risque (titrisation, produits dérivés, structurés …) à d’autres agents ». Les produits dérivés comme moyen de protéger les banques contr e les risques de cré dit ? Voilà un argument qui n’est qu’à demi-rassu rant . « Les dérivés de crédit brouillent la lecture du risque bancaire », titra it La Tribune du 18 octo bre dernier. Ce marché, sor te de système d’assurance mutue lle contr e le risque de faillite des clients des banques, a en effet décuplé de volume depuis cinq ans , et il a connu un développement foudroyant en Europe depuis l’intr oduction de l’eur o. Les banques s’y échangent les risques entr e elles ou les trans fèrent à des com pagnies d’assurances , à des fonds de pension (dont la situat ion financ ière est , elle auss i, devenue fragile avec la dégradat ion des marchés de capitaux et la montée des risques natur els ou politiques) ou à des fonds spécu latifs financés par… les banques ellesmêmes !« Difficile dès lors de pouvoir localiser, par exe mple, le risque de la dette colossale de France Télécom », poursu it La Tribune… « Le risque a certainement beaucoup changé de mains ». Par qui est-il supporté au final ?». Ce manque de « lisibilité » rappe lle désa gréab lement les situat ions qui préparent scanda les et krachs financ iers .

Il est donc difficile de juger si ces nou velles techn iques ont rendu le système financ ier plus efficace dans la gestion du risque qui pèse sur lui, ou si elles ont au contra ire rendu le risque plus incontrô lable ; en tout état de cause , elles n’ont pas sens iblement diminué son intens ité globale. Et plusieurs indices font maintenant apparaître le système banca ire comme un maillon faible, principalement dans les pays où la conjonctur e est la plus mauvaise.

C’est par ticulièrement le cas en Allemagne, où la croissance n’atteindra peut-êtr e pas 0,5 % en 2002 et où la situat ion des banques est officiellement cons idérée comme désastr euse . Au début octo bre, le ministèr e des Finances a dû faire savoir qu’il est imait « exagéré de parler de crise » dans le secteur banca ire. La veille, Otmar Issing, membr e du directo ire de la Banque centra le eur opéenne , avait déclaré que « ce serait une erreur de parler de crise bancaire, mais on peut certainement qualifier la situation de dramatique ». Non seulement les act ions des grandes banques alleman des ont for tement chuté et les deux plus grandes d’entr e elles (Deutsc he Bank et Hypo Vereins bank) ont déjà annoncé des per tes pour le troisième trimestr e 2002, mais la montée des faillites (+14,4 % déjà entr e 2000 et 2001) et du chômage dans la première économ ie de la zone eur o vient s’ajouter, pour elles, aux per tes essu yées dans les activités de banque d’affaires. Résultat, les enquêtes de la Deutsc he Bundes bank montr ent un net ralent issement des cré dits aux entr eprises et aux ména ges, qui décou le bien du com por tement des banques, et pas seulement de la faiblesse de la deman de de cré dit. Seules les banques publiques cont inuent de développer leurs cré dits, tand is que les banques privées, soum ises à d’âpres exigences de renta bilité, rat ionnent leur clientè le, sur tout celle qui est com posée de PME. Et c’est précisément maintenant que le statut des banques publiques est mis en cause , sur injonct ion de la Commission de Bruxelles !

Ce com por tement n’est pas limité au Vieux cont inent . Aux Etats -Unis, l’écar t entr e le coût du cré dit pour les entr eprises et les taux du marché monéta ire ou des obligations d’État a for tement augmenté , de sor te que le secteur productif a for t peu bénéficié des baisses de taux décidées en 2001 par la Réser ve fédérale.

L’exigence d’une conception très nouvelle des politiques économiques

Le para doxe des baisses de taux opérées aux Etats -Unis et, dans une moindre mesur e, en Europe l’année dernière illustr e bien les dilemmes de la politique économ ique. De toutes par ts, des voix, ins pirées par la crainte d’une déflation mond iale, s’élèvent pour recomman der aux banques centra les amér icaine et eur opéenne de baisser leurs taux d’intérêt . Le FMI luimême cons idère qu’en Europe « un clair biais en faveur d’un assou plissement supp lémentaire sera it appr oprié» (3). Lors de sa réun ion du 7 novembre, le Conse il de la Banque centra le eur opéenne est resté sour d à cet appel. Pour tant , la veille, son homologue amér icain avait procé dé à une baisse spectacu laire de son taux directeur , le ramenant à 1,25 %, un niveau digne du Japon !

En tout état de cause, à à l’heur e où ces lignes sont écrites , on ne sait pas encor e si les deux inst itut ions aur ont suivi ces conse ils dès leurs réun ions du début novem bre mais il est déjà poss ible de souligner qu’une baisse uniforme des taux d’intérêt , dans le cadre actue l des politiques économ iques, ne const itue pas une réponse suffisante aux contra dictions de la conjonctur e.

Pour constru ire la sécur ité d’emploi ou de format ion qui permettra it de relever efficacement les défis de la révolution informat ionnelle, il faudrait rédu ire énormément les taux d’intérêt suppor tés par les cré dits finançant les invest issements créateurs d’emplois et la format ion des tra vailleurs . Mais dans le régime de croissance piloté par les marchés financ iers , tel que la déréglementat ion financière l’a instauré depuis vingt ans , les politiques monéta ires sont en réalité for tement biaisées : toute baisse des taux contr ibue directement à alimenter en liquidités les marchés de capitaux, alors que les investissements créateurs d’emplois, sur tout dans les petites entr eprises , trouvent difficilement des financements auprès du système banca ire.

Auss i, on ne peut pas donner tor t aux commentateurs qui reprochent aujour d’hui au président de la Réser ve fédérale amér icaine d’avoir encoura gé l’inflation financière dont l’effon drement cause aujour d’hui tant de dégâts dans l’économ ie réelle. Les arguments avancés pour sa défense par Alan Greens pan indiquent , en creux, de quoi aura it besoin une politique monéta ire qui chercherait à se dégager de la domination des marchés financier pour favoriser la croissance réelle et l’emploi : « … il était loin d’être évident que les bulles spéculatives, même précocement identifiées, puissent être préven ues, sauf à ce que la banque centrale produise une contraction substantielle de l’activité économique – c’est-à-dire précisément le résultat que nous chercherions à éviter… il n’existe pas de resserrement monétaire progressif sur lequel on puisse compter pour dégonfler une bulle spéculative. Mais y a-t-il seulement une politique qui puisse au moins limiter l’ampleur d’une bulle et, par-là, les dégâts qu’elle causera en éclatant ? D’après ce qu’on sait jusqu’à présent, la réponse semble être non» (4). Une réponse positive supposera it en effet que soit brisé le tabou inter disant depuis vingt ans aux politiques monétaires d’inter venir sélectivement sur les critèr es de la créat ion monéta ire. Les ban ques centra les ont pour tant les moyens, si elles le veulent, de conna ître très pr écisément les con ditions de financement des entr eprises , et de réser ver, par exemple, leurs refinance ments les moins coûteu x aux cré dits favora bles au développement des capacités humaines, tout en pénalisant , au contra ire, le financement qui ne ser vent qu’à gonfler la valeur des titres financiers . Cette logique peut s’appliquer

« du local au mond ial », depuis la sécur isation des emplois dans un bass in de PME jus qu’à la réorganisation des relations monéta ires internat ionales avec une créat ion monéta ire commune aux pays en voie de développement et aux pays industr ialisés , en passant par la construct ion eur opéenne – avec une trans format ion de l’eur o en véritab le monna ie commune , capable d’affronter le double défi de la lutte contr e le chômage dans l’Union à 15 et de l’inté gration de nou veaux par tena ires à l’Est.

Enoncer ces propositions, c’est immédiatement reconna ître que leur mise en œ uvre ne relève pas seulement du débat de politique économ ique mais, tout autant , de la con quête par les salariés et les citoyens de pouvoirs nou veaux sur la créat ion et l’utilisat ion de l’argent et du cré dit (5). C’est également reconna ître que la formu lation d’une alternat ive en matière de politique monéta ire doit s’inscr ire dans une cohérence bien plus large ; citons simplement la nécess ité d’agir sur la qualité des dépenses publiques plutôt que de poursu ivre les politiques de baisses des « prélèvements obligatoires » et des dépenses publiques et sociales utiles ; l’exigence d’une efficacité économ ique fondée sur une juste rémunérat ion du tra vail, plutôt que la fuite en avant dans les politiques de « désinflation com pétitive » ; et le com bat pour une mixité à prédominance publique et sociale, contr e les privatisations et le démantè lement des ser vices publics.

Mais déjà, le climat d’inquiétu de généra l sur les perspectives économ iques peut fourn ir des occas ions de faire venir au jour, dans le débat public, l’existence de ces alternat ives. « Les responsables de la politique économique, gouvernements et banques centrales, doivent à présent se poser une question : est-ce juste une mauvaise passe, ou une crise durable se met-elle en place ? Si la reprise reste en dessous des prévisions, il faudra bien conclure que la situation est exceptionnelle et demande des mesures exceptionnelles », écrit un spéc ialiste des questions monéta ires eur opéennes (6), tand is que le doyen du dépar tement de macr o-économ ie du MIT, délibérément optimiste sur les pers pectives de l’économ ie amér icaine et fer vent défenseur de la renta bilité financ ière comme critèr e de choix économ iques, n’en exprime pas moins son inquiétu de sur les risques de déflation et suggère de « développer de nouveaux instruments, des stabilisateurs automatiques comme des crédits conjoncturels à l’inve stissement, des subventions conjoncturelles à l’emprunt, etc. Le problème, c’est qu’aucun gouvernement n’y a réfléchi (7)… ». De fait, les autor ités communauta ires, avec la Banque eur opéenne d’Invest issements , avaient su aider les PME à franch ir le cap de la précé dente récess ion eur opéenne , en 1993, en mettant en place une procé dure de prêts bonifiés dont l’efficacité en termes d’emplois créés fut spectacu laire. Il sera it en effet très utile, aujour d’hui, de « réfléchir » à de tels instruments , et sans doute audelà d’un simple usage conjonctur el. n

  1. Sur ce point comme sur l’ensemble de l’analyse de la conjoncture, voir l’article d’Yves Dimicoli dans le numéro de juillet-août 2002, d’Économie et politique, « Etats-Unis et Bourses : une double domination contre l’emploi et la croissance ».

  2. Michel Aglietta, « La Bourse est-elle déconnectée de l’économie réelle ? », Option Finance, octobre 2002.

  3. Recommandations du FMI sur les politiques monétaire et de change de la zone euro et sur les politiques commerciales de l’Union européenne, 29 octobre 2002.

  4. Alan Greenspan, « Economic volatility », remarques prononcées au symposium de la Banque fédérale de réserve de Kansas City à Jackson Hole, Wyoming, 30 août 2002.

  5. On pourra rapprocher cette observation des propositions avancées par les syndicats de la Banque de France à l’appui de leur action pour la défense du réseau de succursales de leur institution.

  6. Charles Wyplosz, « Vers le taux zéro », Libération, 30 septembre 2002.

  7. Olivier Blanchard, « Faites taire ces Cassandre », Le nouvel Observateur, 24 octobre 2002.