Economie et Politique - Revue marxiste d'économie

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Conseil européen de Séville : Fuite en avant dans l’hyper-libéralisme

Dans un contexte de fortes incertitudes sur l’ampl eur et la vitalité de la reprise, le dernier Conseil européen, tenu à Séville les 21 et 22 juin 2002 , marque une adhésion comme jamais des dirigeants européens à l’orientation des politiques économiqu e et structurelle.

Jacques Chirac a souligné que celles-ci allaient tellement de soi que le « Conse il a […] débattu , très brièvement d’ailleurs puisque le Conse il Ecofin (1) avait réglé les … grandes orientat ions de politique

économ ique [GOPE] de l’Union eur opéenne (2) ». Ce consensus va de sociaux-libérau x comme Tony Blair (et Michel Rocar d (3) en France ) jus qu’aux populistes et ultra-libérau x comme Silvio Berluscon i.

Et désorma is, le rôle des Etats fait l’objet de débats impor tants . Sécur ité, lutte contr e le terr orisme, défense , politique d’immigration sélect ive ou encor e con ditions dr acon iennes pour l’élargissement , souc i d’une « saine gest ion » et d’un meilleur « gouvernement d’entr eprise » : il s’agit de tout faire pour faciliter les straté gies de renta bilité financ ière des capitaux localisés ou localisables sur le site frança is et eur opéen.

L’autor ité des Etats nationau x et des inst itut ions eur opéennes trans formées ser virait d’une par t à imposer aux citoyens et aux salariés en Europe les réformes d’adaptation aux exigences des marchés financiers , aux injonct ions de la Banque Centra le Européenne (BCE) pour rivaliser avec les Etats -Unis dans l’attract ion des capitaux et d’autr e par t à sécur iser les moyens matér iels, financiers et humains de les satisfaire. Ces exigences sont auss i valables pour les can didats à l’adhésion qui sont incités à « prendre toutes les mesur es nécessa ires (4) ».

Maintien d’un chômage massif et insuffisance de qualification

Fait essent iel, la lectur e des GOPE révèle une véritab le inquiétu de des autor ités eur opéennes . Leur principal problème est de relever la « croissance potent ielle » de l’Union eur opéenne afin de « donner à l’économ ie la marge de man œuvre nécessa ire » (5). En effet, elles craignent que « les contra intes de capacité n’entra înent des press ions à la hausse des prix » (6). Cela sera it en contra diction tota le avec l’objectif fondamenta l de la BCE de stabilité des prix qui vise à défendre le taux de profit et à att irer les capitaux financ iers dans la zone. Dans ces con ditions , l’Union eur opéenne , répètent -elles, doit augmenter son « taux de croissance potent iel », d’autant plus que progresse le vieillissement de la population. En effet, l’Europe présente à la fois un for t taux de chômage, un faible taux d’emploi, un « manque de tra vailleurs possé dant les qualifications recherchées » (7).

Ceci renvoie à la préférence pour le chômage qu’ont manifesté les gest ions des entr eprises et qu’ont encoura gés les politiques gouvernementa les de la zone depuis des années . Cela a été accentué avec la marche, puis le passa ge à un eur o conçu pour les marchés financ iers .

Ainsi, les autor ités eur opéennes soulignent un désé quilibre majeur sur lequel pourra it venir buter la croissance . C’est pour quoi, les prévisions du Conse il eur opéen d’un retour à un rythme de l’act ivité proche du taux de croissance potent iel pour fin 2002, début 2003 pourra ient bien êtr e illuso ires car la faible reprise envisagée risque de capoter à son tour sur l’insuffisance du développement des capacités humaines.

Les GOPE soulignent com bien il est nécessa ire de chercher, dans ce conte xte, à accr oître la productivité apparente du tra vail et augmenter en même temps le taux d’emploi, tout en confirmant l’orientat ion de la BCE, l’utilisat ion actue lle de l’eur o et la straté gie eur opéenne pour l’emploi qui leur est com plémenta ire. En effet, au nom de l’adaptation aux nou velles techno logies, aux besoins d’inser tion et de format ion, les dirigeants eur opéens proposent de redoubler dans le sout ien public aux gest ions pour la renta bilité financ ière en poursu ivant et en aggravant les allégements de prélèvements fiscau x et sociaux « pour rédu ire le coût du tra vail et/ou améliorer l’adaptabilité de la main d’œuvre, le maintien de la modérat ion salariale, une plus grande flexibilité des salaires réelsaugmenter la par t du temps par tiel et du tra vail tempo raire ».

Or, comme le montr ent les GOPE, cela devient très contra dictoire. En effet, c’est cette straté gie qui a con duit, par la baisse des cotisations sociales patr onales, à encou rager par tout la créat ion d’em plois précaires à bas salaires et basses qualifications . Cela a contr ibué à tirer vers le bas l’ensem ble des salaires et à orienter une partie de la main d’œuvre formée vers des emplois à faible valeur ajoutée , repoussant dans le chômage de longue durée les peu qualifiés, les femmes notamment .

Cela confor te le chômage mass if et le faible taux d’emploi de différentes caté gories de salariés, mais auss i le ralatissement des gains de productivité en contra diction avec les exigences d’un redressement du taux de croissance potent ielle. Cette straté gie a entra îné une con vergence des politiques pour l’emploi des Etats membr es. Elles ont permis une « augmentat ion du contenu en emploi de la croissance » et, en même temps , un recul d’un demi point en moyenne des gains de productivité apparente du tra vail entr e la première et deuxième par tie des années quatr e–vingt-dix. La raison de cette évolution est « l’entrée plus intens ive sur le marché du tra vail de main d’œuvre peu qualifiée » (8). L’impact sur la productivité apparente du tra vail est tel que cela risque de contr edire l’objectif d’un « taux de croissance dura ble du PIB de 3% » (9).

Cela renvoie en réalité au refus de développer hardiment les dépenses de format ion et de qualification indispensa bles pour pouvoir tradu ire en productions nouvelles efficaces les dépenses de recherche-développement . Refus qui est com plémenta ire de la fuite en avant dans le marché financ ier.

Une implication renforcée et tout azimut des Etats pour pousser les feux du libéralisme

C’est pour quoi ils sont obsédés par l’augmentat ion du taux d’emploi, sur tout celui extrêmement bas des femmes et des tra vailleurs âgés. C’est ce qui motivent leur insistance pour que soient res pectés les engagements du Sommet de Lisbonne et ceu x de Stoc kholm et de Barcelone, notamment le recul de 5 ans de l’âge de dépar t effect if en retra ite, la réforme des systèmes de retra ite et de santé , la réduct ion rap ide de la dette publique. D’où l’orientat ion fon damenta le « d’un Etat providence moderne et actif qui [doit encoura ger] la population à tra vailler » (10).

En fait, par tout , il s’agit de mettr e en place des mesur es autor itaires et des sanct ions pour renforcer la précar isation, rédu ire les droits et les revenus minima ou de remplacement . Ainsi en est-il, par exemple, des réformes des allocat ions chômages. Elles ont notamment été engagées en France avec le PARE, acce pté par Lionel Jos pin, mais auss i en Italie et en Espa gne ou encor e avec la remise en cause des mesur es anti-licenc iements , des 35 heur es qui figurent dans les recomman dations adressées à la France .

Les par tena ires sociaux sont invités à s’inté grer à de tels objectifs. Ceux-ci ne doivent pas s’écar ter « de la voie raisonnab le sur laquelle ils se sont engagés et [signer] des accor ds salariaux s’ins pirant des principes générau x des grandes orientat ions de politique économ ique ». L’évolution des salaires nominaux doit êtr e com patible avec l’object if de stab ilité des prix, l’évolution des salaires réels ne doit pas dépasser le rythme de la productivité apparente du tra vail et « refléter les dispar ités locales de productivité et de qualifications »(11) afin de renforcer et préser ver la renta bilité des invest issements .

Mais c’est précisément ce type de politique qui a échoué en faisant exploser la précar ité, en tirant tous les salaires vers le bas.

En effet, contra irement à ce qu’affirmait le sommet de Séville, en 2001, la chute d’activité en France et en Europe n’était pas la simple consé quence de la défaillance de la croissance amér icaine (12). Ce sont les com por tements des groupes privilégiant la croissance financ ière et les politiques publiques qui ont provoqué le capotage de la croissance en faisant sans cesse press ion sur les salaires, les dépenses de format ion, les dépenses publiques et sociales. La croissance est venue buter sur l’insuffisant développement des ressour ces humaines. Cela pèse sur la consommat ion des ména ges et provoque les cer cles vicieux de la crise, insuffisance de débouc hés, insuffisance de qualifications etc . avec ce désé quilibre majeur : maintien d’un taux de chômage élevé (qui désorma is remonte) , explosion de la précar ité et pénur ies de qualifications sont apparues .

Les instruments de politique économique mobilisés pour soutenir l’euro dans la guerre avec le dollar

Face à ces difficultés , les politiques conjonctur elles sont mob ilisées pour souten ir l’eur o, son objectif de stabilité des prix, dans sa rivalité avec le dollar.

Tout se passe comme si tout le monde était obligé de dire qu’il res pectera le Pacte de Stab ilité pour mainten ir la cré dibilité de la politique monéta ire actue lle de la BCE et att irer les capitaux alors qu’il devient de plus en plus évident que ce Pacte ne peut êtr e res pecté . Ainsi, le Conse il eur opéen a réaffirmé « l’attac hement au Pacte de stab ilité […] à l’assa inissement des finances publiques […] et à utiliser toutes les retom bées de la croissance pour poursu ivre celui-ci » (13).

Pour Edmund Stoïber, can didat conser vateur au poste de chance lier alleman d, il n’est pas quest ion de redéfinir le Pacte de stab ilité, et si les critèr es ne sont pas res pectés , les sanct ions doivent êtr e appliquées comme cela

« va êtr e le cas des Por tugais » en es pérant que cela ne sera pas celui de l’Allema gne (14).

Mais dans la pratique, le pacte de stab ilité risque de plus en plus d’êtr e mis en cause car à l’évidence les principaux pays de la zone, comme le Por tugal et la France ou encor e l’Italie et l’Allema gne, ne pourr ont pas le res pecter ou très difficilement .

D’ailleurs , le leader de la CSU est obligé d’admettr e qu’il sera difficile pour l’Allema gne d’êtr e proche de l’équilibre des finances publiques en 2004. Il préten d renégocier une échéance plus réaliste, tout comme le can didat J. Chirac l’avait fait avant que le Président J.Chirac s’empresse de dire que la France « ne l’a [le Pacte de stab ilité] natur ellement jamais remis en cause » (15) et que notr e pays sera à l’équilibre en 2004 comme le prévoit le programme de stab ilité élaboré en son temps par Laur ent Fabius. Mais, il a obtenu, dans une déclarat ion en marge du Conse il sans réelle valeur inst itut ionne lle, que la réalisation de cet objectif soit con ditionnée à la réalisation d’un taux de croissance de 3% en 2003 et 2004

De plus en plus cette façon de rédu ire les déficits a des effets dépress ifs sur la deman de alors qu’il sera it urgent d’augmenter les dépenses publiques pour l’Educat ion, la format ion, en fait toutes les dépenses de développement des ressour ces humaines afin de répondr e aux besoins sociaux, d’obtenir une croissance dura ble.

La nécessaire mise en cause du Pacte de Stabilité et le besoin d’une nouvelle orientation des financements pour éradiquer le chômage

Il y a donc des anta gonismes très for ts entr e l’orienta tion actue lle maintenue de la BCE et le besoin de réformes des structur es de financement permettant d’accr oître les qualifications , le taux d’emploi et d’éra diquer le chômage. Ce type de gest ion va se heur ter par tout en Europe aux besoins de dépenses sociales supp lémenta ires et donc aux frustrat ions et aux luttes , y com pris en Europe centra le et orienta le.

La montée des insat isfact ions contr e l’actue lle construct ion eur opéenne , l’éner vement d’une par tie toujours plus grande des salariés, à qui les dirigeants eur opéens deman dent sans cesse de nou veaux sacr ifices au nom de l’emploi, montent de par tout , y com pris dans des pays can didats jus qu’à présent très eur ophiles comme la Pologne ou la République tchèque . Le mou vement est tel que le Conse il eur opéen se sent obligé de promettr e qu’il sera bientôt poss ible de « réco lter les fruits de politiques macr oéconom iques saines, [de l’absence de désé quilibres majeurs] et de réformes économ iques ambitieuses qui sout iendront la reprise de la croissance déjà amor cée et la créat ion d’emplois » (16). Il refuse ainsi de remettr e en cause l’orientat ion des politique économ ique et de l’emploi.

Les luttes devraient pouvoir poser l’exigence d’inflexions imméd iates avec une poss ibilité de con vergence sur les deman des sociales pour accr oître les dépenses publiques et mettr e en cause le Pacte de stab ilité afin de conce voir un tout autr e cadre de concer tat ion pour la politique budgétaire, et viser la réalisation d’objectifs d’emplois et de développement audacieux. Ou encor e, cela pourra it permettr e des réor ientat ions des politiques publiques de l’emploi des Etats membr es et de l’Union eur opéenne , par exemple pour sor tir des allégements de cotisations sociales et des prélèvements au profit d’une utilisation de l’argent public afin d’abaisser les charges financ ières. Cela permettra it de commencer à mob iliser le cré dit, les banques et de poser la quest ion de la réor ientat ion de la BCE en faveur de l’emploi et du développement social. Ou encor e, cela pourra it se faire à par tir d’une proposition de réor ientat ion du dispos itif eur opéen « nou veaux dépar ts » avec une obligation de résu ltat sur des objectifs annue ls et contra ignants pour résorber le chômage.

C’est , sans aucun doute , un des chantiers urgents de la trans format ion sociale valable pour la France mais auss i dans la recherche de convergences de luttes au niveau européen, par exemple dans le cadre du Forum social européen, mais pas seulement . Ainsi, face au progrès généra lisé de l’insécur ité sociale, les commun istes frança is pourraient êtr e à l’origine d’initiatives pour co-élaborer avec tous ceux qui le désirent des propositions alternat ives pour de nouveaux pouvoirs sur les financements , pour de nouveaux droits sociaux pour constru ire en Europe un système de Sécur ité d’emploi et de format ion. Ÿ

 

  1. Le Conseil européen des ministres des Finances et de l’Economie s’est tenu le 19 juin 2002

  2. Conférence de presse de Jacques Chirac à l’issue du Conseil européen de Séville. 22/06/02.

  3. Article dans Le Monde du 09/07/02.

  4. Conclusions du Conseil européen de Séville. 21 et 22 juin 2002. p.5.

  5. Recommandations du Conseil européen concernant les grandes orientations des politiques économiques. 21/06/02.p6p6

  6. idem

  7. idem p. 8.

  8. GOPE p. 9

  9. idem p. 9

  10. GOPE p. 11

  11. idem p. 11

  12. Voir les articles de conjoncture parus dans Economie et Politique en 2000 et 2001.

  13. Conclusions du Conseil européen de Séville.

  14. La Tribune, 10 juillet 2002.

  15. Conférence de presse de Chirac à l’issue du Conseil de Séville.

  16. Conclusions du Conseil européen de Séville.21 et 22 juin 2002. p. 14.

 

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