Economie et Politique - Revue marxiste d'économie

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Quand les Etats-Unis exportent leurs difficultés

Le cycle de croissance mond iale tiré par les Etats Unis s'est retourné et les difficultés économ iques et sociales se sont du cou p aggravées. Les grandes économ ies, en par ticulier les Etats -Unis et l'Europe, font face à une vaste crise de débouc hés de leurs production exacer bée par l'app el incessant aux marchés financ iers . Cette crise et ce type de « financ iarisation » de l'économ ie, avec une croissance plombée, s'exprime maintenant au tra vers d'une tempête bours ière. Ces secousses sur les bourses mond iales ne font qu'accélérer un processus mass if de destruct ion d'emplois et de généra lisat ion de la précar ité. C’est dire l’immense besoin de commencer à s’émanc iper de la domination des marchés financ iers sur le cré dit et la monna ie.

« Touc hé/cou lé, le CAC40 sombr e sans rémission » s'alarma ient les analystes financ iers au mois de juin dernier (site en ligne Cercle Finance) . Le Dow Jones amér icain a plongé aux Etats -Unis entra înant dans sa chute la Bourse de Paris et les bourses eur opéennes . La lame de fond bours ière est venue des Etats -Unis où les entr eprises (Enron, WorldCom etc .) maqu illent leurs com ptes pour pouvoir att irer les actionna ires et ainsi financer leur expansion. Les faillites d'entr eprises provoquent des licenc iements mass ifs et des ravages sociaux sur les populations. Les Etats -Unis, qui ont du mal à faire réellement repar tir leur croissance , tentent d'écou ler leur surproduction en laissant , pour l’heur e, descen dre le taux de change du dollar face notamment à l'eur o. Le poids de la finance en Amérique du nor d et en Europe ne fait qu'exacer ber la crise de débouc hés mond iale (insuffisance profonde de la deman de). Les deux zones rivalisent alors pour att irer "chez elles" les capitaux afin de financer leur expans ion. Cette crise des débouc hés s'am plifie au moment où la conjonctur e est mauvaise et où la croissance ne repar t pas réellement .

Aux Etats-Unis : poursuite et aggravation de la crise de suraccumulation

Les Etats -Unis éprouvent de réelles difficultés à faire repar tir leur économ ie.

Croissance des profits des sociétés non financières américaines

en glissement annuel

Après une décenn ie quatr e-vingtdix de croissance exceptionne lle financée à cré dit sur le reste du monde et débouc hant sur une formidable suraccumu lation des capitaux matér iels et financ iers , l’économ ie amér icaine s’est retournée . Pour écou ler sa surpr oduction, faire face à un chômage qui repar t à la hausse et à une consommat ion des ména ges qui pourra it se tasser , ce pays, grâce aux privilèges du dollar, cherche aujour d’hui à accr oître for tement ses expor tat ions de mar chandises au détr iment de ses par tena ires. Et la baisse du dollar permet auss i de dévaloriser les dettes accumu lées par les Etats -Unis vis-à-vis de l’extér ieur.

Des masses de capitaux très impor tantes venant du monde entier se sont por té sur les Etats -Unis des années durant , pariant sur l’ascens ion des profits de la « nou velle économ ie ». Mais la faiblesse des profits des entr eprises aux Etats -Unis avec le ralentissement de la croissance et l’effon drement des valeurs techno logiques se com bine avec un poids mass if de leurs amor tissements . Ces derniers sont dus à la course folle au gigantisme des groupes mond iaux. L'ouver tur e à la concur rence des ser vices publics de réseau (té lécoms , électr icité, gaz, eau etc .), notamment , a provoqué une vague impr ess ionnante de fusions-acquisitions dans les pays de l'OCDE pour dominer les marchés à l'éc helle de la planète . Les entr eprises se trouvent avec des « actifs » de bilan qui ont été suré valués au moment de la bulle financ ière sur les nou velles techno logies. Si l'on regarde les cour bes (données par les stat istiques amér icaines) de « croissance des profits des sociétés non financ ières » aux Etats Unis, on obser ve leur niveau très bas. Leur résu ltat brut d'exploitation (RBE) (voir graph ique sur les profits p. 36) cons idéra ble en masse flirte cependant avec les 0% de croissance (en glissement annue l) depuis au moins 1998 avec un for t creux (évolution négative) en 2001. Si l'on diminue ce RBE uniquement des amor tissements (les impôts sur les sociétés ne pesant que très faiblement) , on le voit plonger sous la barr e des 0% de croissance (en glissement annue l) depuis le 4ème tr imestr e 2000. De manière asse z ver tigineuse , les 40% ont été atte int dès le 4ème trimestr e 2001. C'est face à ces difficultés à « produire » des profits croissants dans leurs com ptes de résu ltats que les entr eprises ont été prises « la main dans le sac » au petit jeu des fraudes com ptables. Au-delà des escr oqueries com ptables dont la presse a fait son régal aux mois de juin et juillet derniers , les entr eprises amér icaines n'arr ivent plus à fourn ir à leurs actionna ires potentiels des pers pectives de profits futurs suffisamment élevés pour pouvoir les att irer facilement . La com press ion avérée de la masse salariale aux Etats -Unis, le chômage qui repar t également en Europe, l'insu ffisance de la deman de mond iale, le problème des qualifications et de format ion des individus dans le monde , le vieillissement des populations. En Amérique du Nord et en Europe, les con ditions de financement dégradées sous press ion des marchés financ iers sont autant de facteurs « lour ds » qui hypothèquent sérieusement une reprise solide.

 

La « locomotive » américaine peine à repartir

Alors que le PIB augmenta it encor e de 4,1% en 2000, cette augmentat ion n’était plus que de 1,2% en 2001 et sera it de 2,7% en 2002 en moyenne annue lle. La reprise du 1er trimestr e 2002 a été asse z inatten due mais était de caractèr e techn ique. En effet, les entr eprises ont inversé leur com por tement vis à vis des stoc ks. Après les avoir utilisés mass ivement au cours de 2000 et sur tout dans la première moitié de 2001, les entr eprises ont dû les reconst ituer. Ainsi, la contr ibution des stoc ks à la croissance amér icaine redevient positive au moment du virage du second semestr e 2001. Cette contr ibution a d’ailleurs été tout a fait exceptionne lle puisqu’elle éta it d’un niveau qu’elle n’avait pas atte int depuis 1987. Elle a contr ibué pour 4 points au rebond exce ptionne l du premier tr imestr e 2002 (+5,6% en rythme annue l).

Si le premier semestr e amér icain a été vigour eux (+2,2% de croissance en glissement semestr iel), le second sera plus faible (+1,4% en glissement semestr iel) , offrant moins de pers pectives de débouc hés pour l’économ ie mond iale. Cet écar t entr e les deux semestr e de cette année s’explique, en plus du restoc kage mass if, par la deman de des ména ges amér icains qui a cont inué d’êtr e for te (2,5 points de contr ibution à la croissance du PIB au 1er trimestr e 2002) et par le caractèr e très expansionniste de la politique budgétaire amér icaine depuis l’été 2001 (notamment les dépenses militaires). Cette reprise de début d’année est donc asse z problémat ique dans le sens où les éléments qui la fondent sont plutôt passa gers .

D’une par t, les renou vellement de stoc ks ont contr ibué tellement for tement au rebond de croissance du 1er trimestr e 2002 (+5,6%) qu'ils ne pourr ont plus cer tainement y contr ibuer à ce rythme par la suite.

D’autr e par t, la politique budgétaire atte int ses limites . Ses effets s’essou fflent et son financement devient problémat ique.

Ensuite, la consommat ion des ména ges amér icains, principal pilier de la croissance du pays, montr e des signes de faiblesse en raison des tens ions sur le marché du tra vail. Elle pourra it se tasser au second semestr e

En effet, le chômage repar t à la hausse aux Etats -Unis : de 4,4% au printem ps 2001, il est passé à 6% au premier semestr e 2002. Entr e août 2001 et mars 2002, les entr eprises amér icaines ont détru it environ 1,2 million d’emplois. Cela a provoqué une violente contract ion de la masse salariale et pèsera cer tainement lour dement sur la consommat ion.

Tableau : Investissements directs et investissements de portefeuille de la zone euro

Selon l’Insee « (…) la dégradation du marché du travail, au-delà de son effet dépréciatif sur les revenus d'activité, pourrait également inciter les ménages américains à augmenter leur épargne, pour des motifs de pré-caution (…) Au regard des donnée s historiques, l'impact de cette hausse sur l'épargne de précaution serait loin d'être négligeable. A supposer que le taux de chômage se stabilise à 6%, l'épargne de précaution viendrait, d'après nos estimations, enlever 0,5 point au taux de croissance de la consommation au 2ème trimestre 2002 ».

En consé quence , la reprise amér icaine pourra it se tasser au second semestr e 2002.

Sur tout , l’invest issement des entr eprises n’arr ive pas à repar tir, d’autant plus que la « récess ion » a été cour te. Il montr e de réels signes de faiblesse et semb le s’essou ffler. Son recul a encor e été net au premier trimestr e 2002 (2,3% en rythme annue l contr e -5,3% au trimestr e précédent) . De plus, avec une deman de intér ieur e mar quant le pas de façon asse z significative, les entr eprises pourraient hésiter à invest ir. Le niveau encor e bas de l'utilisation des capacités de production est de mauvaise augure pour le moins en 2002. Ainsi la suraccumu lation matérielle demeur e cons idéra ble et la purge n’arr ive pas à se faire. Les effor ts constamment répétés pour reflater le marché financ ier par injections de monna ie et politique accommo dante de taux d’intérêt arr ivent à souten ir une « croissance lente » mais ils ouvrent une trappe à liquidités qui ne va pas sans rappe ler, toute propor tion gardée, la situat ion japonaise.

Le poids de l’endettement américain

La politique amér icaine pose la quest ion du finance ment de la croissance . D’où la guerr e monéta ire avec l'Europe. Les Etats -Unis enten dent mainten ir et conso lider leur hégémon ie mond iale dans l’attract ion des capitaux. Au regard de la balance courante et des invest issements financ iers aux Etats -Unis, on note quelques changements dans le mode de financement de leur économ ie. Les invest issements directs étran gers qui ont connu une pointe en 1999 (ils représenta ient 5 points de PIB), ont chuté en 2000 et 2001. Mais les émissions de titres du secteur privé explosent . Les entr eprises amér icaines cont inuent donc à financer leur expansion en att irant des capitaux étran gers en grand nom bre. Les Etats -Unis présentent ainsi un déficit courant qui s'est for tement creusé à par tir de 1995. Son examen montr e le for t poids de l’endettement . Entr e 1992 et 1999, les bons du Trésor amér icains ont été achetés en masse par d’autr es pays comme le Japon par exemple. Cela tient pour une bonne par t à l’implicat ion des principales banques centra les dont celles du Japon, dans le sout ien au dollar. Les avoirs const itués par elles sont imméd iatement replacés en bons du Trésor des Etats -Unis. Mais on a constaté auss i, avec le recours croissant des entr eprises amér icaines à l’endettement sur le marché obligataire, une progress ion for te de la par t des obligations émises par les entr eprises amér icaines qui sont détenues par des invest isseurs non rés idents (24% en 2001).

Ainsi, pour financer son expansion de la décenn ie 90, l’économ ie amér icaine, à la manière d’une sangsue, a absorber des ressour ces financ ières mass ives provenant de l’extér ieur. Mais cet endettement (ce sont des dettes dont les charges doivent êtr e obligatoirement payées aux créanc iers à une échéance con venue à l'avance) vis à vis de l’extér ieur est de moins en moins soutenab le, en par ticulier en période de retournement de conjonctur e. Ce pays doit payer à ses créanc iers des charges d’intérêt mass ives, et pour cela doit retr ouver des marges de man œuvre au niveau de son économ ie.

Les capitaux qui entr ent aux Etats -Unis sont donc portés par des titres de dettes et sont alors très liquides par natur e. Leur éventue lle sor tie rap ide du terr itoire amér icain peut amplifier le mou vement de dépréciation du dollar. C’est ce que l’on constate aujour d’hui avec, de manière com plémenta ire, une appr éciation des cours du yen et de l’eur o. Les Etats -Unis sont aujour d’hui « coincés » dans une guerr e monéta ire avec l’Europe pour att irer en masse les capitaux afin de financer cette reprise qui tar de à se concrét iser.

D’un coté , les autor ités amér icaines souha itent un dollar pas trop for t pour que leurs industr iels puissent expor ter, mais de l’autr e, elles ont besoin d’une monna ie nationale attract ive pour cont inuer d’impor ter mass ivement des capitaux (cf. ar ticle de Denis Duran d).

Pour faire face à leurs problèmes de débouc hés, les Etats -Unis utilisent donc actue llement le dollar pour écouler leur surpr oduction en relançant leurs expor tat ions et en protégeant cer tains de leurs secteurs (cf. les mesur es protect ionnistes sur l'acier) . Ainsi, les exportat ions amér icaines, qui avaient for tement régressé au second semestr e 2001 (-7,9% en glissement semestr iel), se repren dr aient sens iblement aux 1er et 2nd semestr es 2002 (+3,2% et +4,0% res pectivement) grâce en grande par tie à la dépréciation du dollar. Sans doute , les Etats -Unis n’enten dent pas perdre le contrô le du présent mou vement d’ajustement à la baisse. Les tentat ives, eur opéennes notamment , pour tenter de prendre le dessus vis-à-vis de leur par tena ire d’Outr eAtlantique dans l’attract ion de capitaux ne rester ont pas sans riposte , y com pris si nécessa ire par la hausse des taux d’intérêt . Mais évidemment cette situat ion est grosse alors de risques de nou veaux effondrements bours iers , spéc ifiquement en Europe.

Fortes incertitudes en Europe et en France

L'Europe absorberait ainsi les difficultés amér icaines en impor tant une par tie de leur surpr oduction. Elle se trouve, du même cou p, confrontée à une contra inte accentuée de com pétitivité tand is que l’eur o devenu plus « for t » pourra it faciliter les expor tat ions de capitaux eur opéens vers les Etats -Unis (par des prises de contrô le d’entr eprises en difficulté, par exemple, voir tab leau sur les mou vements de capitaux de la zone eur o p. 38). En 2002, les impor tat ions de la zone eur o se redressera ient sens iblement après avoir été négatives (en variation trimestr ielle) durant toute l'année 2001.

Après avoir décliné de 1997 à mi-2001, le taux de chômage dans la zone eur o amor ce une remontée dès la moitié de 2001, se situant au-dessus de 8% retr ouvant peu à peu les niveaux qui furent les siens au début des années quatr e-vingt-dix (voir graph ique sur les taux de chômage).

 

Taux de chômage harmonisés

cvs en %

Taux d’intérêt réels français

déflateur IPCH France, taux annuel en %

Avec le gel des salaires et la multiplication des plans de suppr ess ion d’emplois, la masse salariale a été com primée dès le début de l'année 2001. Ce qui a pesé sur la consommat ion. Celle-ci avait commencé à fléchir dès le second semestr e 2001. Ce mou vement semb le se poursuivre en 2002. L'Allemagne et les principales économ ies eur opéennes ont été affectées par ce mou vement .

L'invest issement est également un point noir. Il s'éta it retourné for tement dès 2000. Il reculerait début 2002 (–2%).

Les con ditions ser vies par la Banque centra le eur opéenne (BCE) sur les taux d'intérêt risquent de ne pas favoriser la reprise de l'invest issement . Le relèvement du taux inter banca ire à 3 mois depuis début 2002 peut freiner le cré dit banca ire aux entr eprises. Et la vive progression des taux d’intérêt réels renforce le poids des charges financ ières sur l’économ ie (pour la France voir graph ique sur les taux).

De plus, la non sélectivité de ce cré dit pour l'emploi et la format ion dans la zone eur o induit une utilisation de la monna ie non pour développer l'économ ie réelle mais pour les placements sur les marchés financ iers .

La France , enfermée dans son carcan budgétaire comme nom bre de grandes économ ies eur opéennes , a toutes les difficultés à trouver ses marges de man œuvres. Les problèmes s'accumu lent en par ticulier sur le marché du tra vail.

Après avoir connu une croissance de 4,1% en 2000, l’act ivité a été divisée par deux en 2001 (1,8%). Pour 2002, la croissance est est imée à 1,4%.

Le chômage cont inue sa remontée entamée dès mars 2001 (sans com pter les manipulations stat istiques des chiffres du chômage). L'Insee note une « remontée du chômage des jeunes » et un « chômage des hommes de 25-49 ans en hausse » depuis juin 2001. Le ralentissement de la croissance de l'emploi salarié marchand et les destruct ions d'emplois dans l'industr ie vont peser for tement sur les situat ions individuelles. Dans de telles con ditions , il peut paraître quelque peu illuso ire d’atten dre pour la France et l’Europe le retour rap ide à un taux de croissance annue l moyen de 3%. Ÿ