Economie et Politique - Revue marxiste d'économie

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« Non irlandais » / Débat sur l'Europe : Intervention de Jean-Paul LECOQ, Député communiste et républicain (76)

le 23 juin 2008

Monsieur le Président, Mmes et MM les ministres, chers collègues, Une nouvelle fois, nous voilà donc confrontés à la réalité de l'Europe des peuples.

Que n'a-t-on pas entendu sur les mérites de ce traité ? Sur la suprême habileté de ses parrains le Président Sarkozy et Madame Merkel, à contourner la « voix populaire » et pour tourner la page du Non français et néerlandais ?

Le peuple irlandais a voté non et n'y a-t-il pas quelque chose d'insupportable dans la manière dont il est traité pour son choix ?

Il y a donc des « petits » pays qui « entraveraient » la marche solennelle vers une Europe idyllique !

Par ignorance, par stupidité, par cupidité, par égoïsme ?

Quelle arrogance et quel mépris du peuple irlandais dans ces commentaires insultants !

Pourtant, le constat est simple : Oui, les peuples ne sont pas amoureux du grand marché. Oui, ils ne s'extasient pas devant la directive qui assouplit la durée du travail jusqu'à 65 heures. Oui, ils ne s'enthousiasment pas devant les arrêts de la cour de justice de Luxembourg qui dénie aux syndicats suédois de s'opposer au dumping social ! Oui, ils ne sont pas subjugués par les foudres de Messieurs Trichet et Barroso devant la poussée des luttes pour l'augmentation des salaires, que ce soit en France, en Allemagne, en Belgique ou en Roumanie, chez Dacia ! Oui, ils ont l'impertinence de vouloir protéger leurs services publics face à la concurrence. Oui, ils n'arrivent pas à se sentir protégés par une Europe qui colle à des dirigeants américains en perte d'autorité et embourbés à Bagdad et à Kaboul. Oui, ils refusent une Europe où, soi-disant, on dépenserait trop pour les besoins sociaux, la santé et les retraites, où rien ne serait trop beau pour faire exploser profits, dividendes et autres stock option pour les plus riches ! Oui, ils veulent vivre mieux !

Alors changeons les peuples, c'est cela que vous proposez ?

Mais surtout ne changeons rien à l'Europe actuelle ! Et bien non !

Les Irlandais ont voté non aussi contre cette arrogance et ce mépris des prétendues « élites », eux les intelligents qui ont tout compris et qui font la leçon en permanence aux peuples qui eux ne comprennent rien.

Quel mépris ! quelle suffisance ! de gens incapables de se poser cette question : pourquoi l'écart se creuse entre l'Europe qu'ils construisent et les peuples. Beaucoup, dans ce vote, se reconnaissent dans cette dignité et cette lucidité.

Au soir même du résultat irlandais, Madame Merkel et Monsieur Sarkozy ont annoncé qu'il fallait poursuivre la ratification. Alors les Irlandais auraient voté pour rien, puisqu'ils n'ont pas voté comme il faut !

Belle leçon de démocratie.

Dans le même temps, les mêmes ont refusé à leurs concitoyens la liberté de s'exprimer par référendum.

Non, le peuple irlandais n'a pas voté pour rien, il est même l'honneur de cette Europe qui aspire à d'autres choix.

Poursuivre la ratification, ce serait confronter encore l'image détestable de dirigeants d'une Europe qui se fait sans les peuples, contre leur avis ou sans tenir compte de leur expression.

Croit-on que c'est ainsi que l'on répondra à la crise de légitimité qui ne cesse de ronger le projet européen ?

Aujourd'hui, il faut se rendre à l'évidence. Le traité de Lisbonne est caduc.

D'abord, pour une raison juridique, puisque pour être validé, il doit être ratifié par les 27.

En Irlande, comme en France ou aux Pays-Bas, ce n'est pas un vote contre l'Europe.

C'est tout le contraire.

Le slogan des opposants était clair, précis : « Votez non pour un meilleur traité ».

Est-ce demander l'impossible ?

Eh bien nous, nous proposons que soit engagé un vrai débat parlementaire, une profonde réflexion de plusieurs jours sans attendre un processus d'élaboration d'un nouveau traité.

Je sais qu'une telle évocation est insupportable pour plus d'un. Mais alors, chers collègues, ceux qui parlent « de l'Europe » avec des tremolos dans la voix préfèreraient-ils donc voir le projet s'enliser, le fossé se creuser encore plus entre les citoyens d'Europe, plutôt que de changer de cap ?

Ce n'est pas notre choix.

Nous demandons que la présidence française déclare le processus de ratification clos et qu'on en tire toutes les conclusions.

Ainsi la modification de l'article 88-21 de la Constitution se trouve de fait elle aussi caduque, de même que l'article 35 du projet de loi en discussion.

Nous demandons aussi qu'elle engage les consultations pour l'ouverture de discussions pour un nouveau traité.

Un traité fondateur, affirmant des valeurs communes, mettant au coeur du projet européen l'émancipation et la promotion de l'être humain et non pas la concurrence et le marché de la finance. Un traité qui fixe les règles de vie en commun et des institutions où ce sont les citoyens qui ont le dernier mot.

Un tel traité devrait être préparé dans la plus grande transparence, en associant les peuples, leurs représentants, la société.

Enfin, il devrait être ratifié par des référendums dans tous les pays de l'Union. Voilà ce qui pourrait redonner du souffle à l'idée d'Europe, au projet européen et à la démocratie !

Oui, plus que jamais, face à cette crise, la présidence française doit s'emparer de ce moment historique, en promouvant l'idée d'un nouveau modèle de développement social, écologique, solidaire, une Europe de la paix.

Elle y trouverait des alliés nombreux, peut-être pas dans les gouvernements, mais assurément dans les populations.

Hélas, le programme que nous propose le Président de la République, témoigne non seulement d'une absence d'ambition pour l'Europe, mais surtout du fossé dramatique avec les attentes populaires.

Avec le « Livre Blanc » de la Défense qui cache derrière la suppression de 50.000 emplois militaires et civils, l'alignement total sur la stratégie américaine de projection et d'occupation, au nom d'un affrontement des civilisations qui dissimule mal la préservation des intérêts privés de quelques grandes multinationales.

Il y a un grand absent : le spectre qui hante l'Europe : le social. Or, c'est cette inquiétude qui taraude nos concitoyens et les peuples des autres pays.

Une présidence française qui voudrait réconcilier les citoyens avec l'Europe prendrait à bras-le corps la question des salaires, des retraites, de la protection sociale, d'un salaire minimum dans tous les pays, mais aussi celle des délocalisations.

Elle travaillerait à créer un front face à l'insupportable intransigeance de la BCE, pour imposer sans attendre une révision des traités, une modification de ses missions et de ses pouvoirs.

« Il n'y a pas un pays au monde, où la monnaie ne soit pas un instrument économique au service de la croissance et de l'emploi » s'indignait Monsieur Sarkozy en décembre 2006.

Belles paroles, mais alors, que sont donc devenues les colères du candidat ?

La France n'est pas revenue en Europe. Elle est rentrée dans le rang ! L'énergie est une des priorités de la présidence dit-elle. Sans plus attendre, relevons le défi d'une véritable politique énergétique commune. Tirons les enseignements des décennies de directives de libéralisation. Nous demandons que soient suspendues les directives de libéralisation du secteur énergétique et que soit engagée la négociation sur de nouvelles bases.

Nous proposons la constitution d'une agence européenne de l'Energie et d'un cadre de coordination industriel, adossé en France, sur un puissant pôle public.

Voilà ce que pourrait être une ambition portée par la France à l'occasion de la présidence de l'Union Européenne.

Avoir l'ambition d'une politique européenne de sécurité et solidaire implique un nouvel engagement avec les pays partenaires du sud en Méditerranée et en Afrique.

Mais les arrière-pensées, les ambiguïtés, ont affaibli l'idée d'un nouveau partenariat Europe-Méditerranée, pourtant plus nécessaire que jamais. Quant à la crise alimentaire et agricole, elle devrait conduire à opposer un veto à tout compromis à l'OMC qui sacrifierait l'agriculture commune et les intérêts du monde agricole.

Elle devrait nous conduire à une révision radicale des contenus des accords d'association avec l'Afrique, notre continent-frère.

Sinon, comment prétendre trouver une solution humaine, efficace, mutuellement profitable à la question des migrations ?

A cet égard, le pacte proposé par la France à ses partenaires est un monument d'hypocrisie.

Il criminalise l'immigration, tout en sachant que dans les années à venir, l'Europe sera demandeuse de millions d'étrangers.

C'est indigne et dangereux !

Oui, cette présidence française de l'Union aurait pu être l'occasion d'une relance d'un projet européen au service de tous les citoyens d'Europe. Elle ne le sera pas à cause des choix faits par le Président de la République et son gouvernement. Il n'empêche !

La question de la refondation sociale et démocratique de l'Union est intacte.

Les femmes et les hommes savent « ce qu'ils veulent » et « ce qu'ils ne veulent pas ». Le résultat du référendum irlandais est un nouveau révélateur.

Des luttes nombreuses, puissantes, massives dessinent les contours de l'Europe dont nous avons besoin : celle d'une Union nouvelle, protectrice des peuples unis, dans leur diversité, faite avec les peuples. Chers collègues, je vous appelle à surmonter votre déception et à réfléchir.

A la veille de la présidence française, notre Assemblée consacre une heure de son temps à évoquer l'Europe.

Une heure - sans débat.

Mardi, nous en avons consacré trois aux problèmes des détecteurs de fumée. Est-ce cela la redynamisation du rôle de l'Assemblée nationale. Combien d'échecs à des référendums faudra-t-il encore pour que vous entendiez la voix des peuples ?

Si on n'entend pas ces colères et ces attentes, le pire est possible. Pourtant, n'est-ce pas aussi de ce côté-là que se trouve l'espoir ? Car tous les peuples rêvent de dire un jour oui à l'Europe.