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Economie et Politique - Revue marxiste d'économie

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Pour une nouvelle civilisation Civilisation et histoire de la pensée (Troisième partie)

L'ouvrage de Paul Boccara, après avoir défini le concept de civilisation à partir de l'histoire de la pensée, comme nous l'avons vu dans le n° précédent, présente, comme nous allons le voir dans ce nouvel article son articulation entre système économique et anthroponomique. Puis il analyse la crise de la civilisation occidentale mondialisée, tant au plan économique qu'anthroponomique. Il ouvre alors sur les perspectives de dépassement tant de la crise économique qu'anthroponomique. Enfin il montre les enjeux du changement climatique dans la marche vers une nouvelle civilisation.

IV.  Une autre anthroponomie de dépassement du libéralisme mondialisé.

Cela viserait un dépassement des pouvoirs et des représentations correspondantes de la regénération humaine du libéralisme. Cela concerne les délégations représentatives depuis les rapports parentaux jusqu’aux rapports internationaux, ainsi que les dominations des chefs de famille, des chefs d’entreprise et des chefs d’États. Cela vise les possibilités d’interventions de chacun dans les services publics du plan national au plan international, à l’opposé de l’excès de délégation. Cela concerne des services publics et communs se rapportant à tous les moments de la vie, avec des pouvoirs d’intervention concertés de chacun correspondants. Il s’agit notamment des services publics de santé, de la petite enfance, ou des personnes âgées. Il s’agit aussi, en particulier, des pouvoirs politiques des interventions concertées de chacun, du local au mondial dans tous les domaines communs.

1. Une expansion des services publics jusqu’à des biens communs publics de l’humanité.

Des biens publics mondiaux ont été proposés par le Programme des Nations-Unies pour le Développement, mais, avec une contradiction fondamentale. On admet que cela peut concerner des biens que le marché ne peut pas produire, du moins sans modification de ses règles. Mais la liste comprend l’efficacité des marchés. Alors qu’on peut penser que c’est la maîtrise et même le dépassement des marchés par des partages qui permettra de développer ces biens publics. Leur liste comprendrait donc non seulement l’environnement, l’eau, l’alimentation, l’énergie, les transports, mais aussi la monnaie et la finance partagées ou le codéveloppement, en ce qui concerne l’économie (Kaul Inge, et al. Global Public Goods: International Cooperation in the 21st century, UNDP, Oxford University Press, Oxford, New York[1999] ; traduction française : Les biens publics mondiaux, Paris, Economica, 2002 ; Kaul Inge et al., Providing Global Public Goods, Managing Globalization, UNDP, Oxford University Press, Oxford, New York [2003]).

Cependant, à l’opposé d’une conception idéalisée des propositions sur les biens publics mondiaux, l’avancée effective de services et biens publics communs de l’humanité suppose d’importantes mesures pour des reculs graduels des dominations des  firmes multinationales depuis l’imposition internationalisée de gestions nouvelles jusqu’à des nationalisations et des  coopérations .

2. Maîtriser et commencer à dépasser les délégations représentatives du libéralisme dans le monde. Cela concernerait les activités parentales jusqu'aux services publics les prolongeant.

Il s’agirait de la promotion radicale des droits des femmes, des enfants, des jeunes et des personnes âgées avec des partages de pouvoirs. Les services publics deviendraient des enjeux décisifs, on instituerait des pouvoirs de participation et de coopération créatrice des usagers, directs et indirects comme les parents, avec tous les personnels. Cela peut concerner les services publics classiques comme ceux de santé ou d’éducation ou la création de nouveaux services publics. Ainsi  l'allongement de la vie des retraités avec des activités sociales nouvelles constitue un enjeu de civilisation. Cela exige un service public et commun de sécurisation et de promotion des personnes âgées concernant les seniors en emploi, les retraités en activité sociale, les autonomes du quatrième âge et les dépendants. Il développerait les solidarités sociales et les apports inter-générationnels jusqu’aux enfants. Il s'agirait de sécuriser le parcours de vie et de promouvoir les activités créatrices des seniors employables, mais aussi des retraités et des dépendants. Aussi, les luttes contre les réformes libérales des retraites exigent une bataille d’alternatives entre allongement de la durée de travail, des années de cotisations à 42 ans et au-delà, ou, au contraire leur non-augmentation et l’accroissement de nouveaux prélèvements, notamment sur les revenus financiers.  La bataille pour un nouveau service public des personnes âgées est reliée aux enjeux d’une civilisation nouvelle. Cela passe pour les actifs par la création d'un nouveau service public de sécurité d’emploi ou de formation. Cela viserait la sécurisation de tous les moments de la vie, au cours de la jeunesse, de la vie de travail, et enfin la vie hors travail pour les personnes âgées. Aussi  la réduction du temps de travail  représente un grand enjeu : dans la semaine et dans l’année, ainsi que sa réduction relative, aux deux bouts de la vie, pour l’allongement de la scolarité et pour la retraite active avec l’élévation de l’espérance de vie, dans une avancée de civilisation. Cela serait permis par le progrès formidable de la productivité de la révolution informationnelle.Tandis que les activités créatrices de soi et pour autrui, hors travail, favoriseraient encore la productivité nouvelle, en liaison avec un processus de dépassement du travail lui-même.

Nouveaux pouvoirs, des activités de travail aux institutions politiques et aux biens publics communs de l’humanité.

Le dépassement des délégations représentatives dans ces institutions consisterait dans une mixité, entre  délégation à des assemblées et  pouvoirs directs. Les assemblées seraient émancipées de la domination des pouvoirs gouvernementaux et des présidentialismes. Les pouvoirs d’intervention directs seraient décentralisés localement, avec des concertations aux différents niveaux, depuis le plan micro-local jusqu’au plan mondial, en passant par le régional, le national, l’international zonal et interzonal. En ce qui concerne une nouvelle gouvernance mondiale, on pourrait construire de nouvelles institutions de démocratie participative internationale. Elles devraient être articulées à la promotion de services et biens publics mondiaux et communs de l’humanité, depuis ceux concernant l’économie, jusqu’à tous les grands domaines comme la santé, l’éducation, la culture ou le désarmement et la paix.

Promouvoir une nouvelle culture de partage et d’intercréativité de toute l’humanité.

Une civilisation déterminée suppose un idéal culturel de vie et de comportement humain. Pour une nouvelle civilisation, il ne suffit pas de nouveaux pouvoirs, il faut que puisse se développer une autre culture, notamment une culture d’intercréativité de tous les êtres humains. Cela s'appuierait sur une utilisation des technologies de l’information, et de l’Internet pour une intercréativité émancipée de la domination des grands groupes privés, notamment sur les technologies et les services numériques. Chacun pourrait devenir acteur de la créativité et coproducteur des services informationnels. Cela pourrait s’appuyer sur des services publics nationaux et leurs coopérations à l’échelle de toute l’humanité, ainsi que sur des associations décentralisées et concertées.

Un nouvel humanisme et un nouvel œcuménisme contre tous les intégrismes.

Un humanisme de respect et de valorisation d’autrui et de la dignité de chacun comme créateur devrait s’opposer à tous les intégrismes. L’universalité de cet humanisme pourrait être développée, depuis ceux qui se revendiquent de la laïcité ou de la libre-pensée jusqu’à un rapprochement œcuménique des religions souhaitable, sur des valeurs de tolérance, de paix  et aussi de respect de la dignité créatrice de chacun. Comme l’a écrit le général Jean Cot, dans son dernier ouvrage Un monde en paix, une utopie réaliste ? : « Si l’on voulait bien prendre conscience que la guerre n’est pas une fatalité mais un mode aberrant de résolution de tensions inévitables, choisi par quelques- uns pour le malheur de tous, alors on analyserait avec plus de circonspection les affirmations péremptoires de haines ancestrales, de communautés inconciliables, de choc des civilisations, alibis commodes pour ne rien entreprendre de sérieux contre ce que l’on tient trop facilement pour la fatalité de l’histoire humaine. L’utopie de la paix est ancienne.Elle peut être aujourd’hui réaliste. La paix se gagne, comme la guerre » (Général Jean Cot « Prendre conscience que la guerre n’est pas une fatalité », à partir de son dernier ouvrage Un monde en paix, une utopie réaliste, éditions Charles Léopold Mayer, janvier 2016).

Un dépassement des cultures occidentales, orientales et du Sud, pour une culture de toute l’humanité.

Paul Boccara avance qu'une civilisation véritablement mondiale de toute l’humanité pourrait viser à dépasser les apports de libertés de l’Occident, mais sans l’égoïsme et les monopoles, et les apports de solidarité de l’Orient et du Sud, mais sans les dominations hiérarchiques, pour l’épanouissement de chacun partout. À l’opposé de l’hégémonie mondiale des États-Unis, l’Europe et particulièrement la France pourraient jouer un rôle important pour construire ce dépassement, en relation avec tous les pays et aires culturelles. Cela se rapporterait à une diversité enrichissante et des communautés de culture, avec des valeurs de partages des ressources, des pouvoirs, des informations et des rôles, tout particulièrement des rôles de création, pour une civilisation d’intercréativité. Cet  enjeu est considérable, il y a de très fortes oppositions des forces dominantes aux changements radicaux économiques et sociaux. L’appel aux exigences de civilisation, d’une autre vie, d’autres pouvoirs et valeurs éthiques peut permettre de rassembler plus largement contre ces oppositions. Il s'agirait pour Paul Boccara de contrebalancer le discrédit des transformations révolutionnaires, matraqué par les forces néolibérales, à partir des expériences qui ont dérivé vers des dominations étatistes, voire totalitaires. Il s’agit aussi de dépasser les divisions populaires s’appuyant sur les affrontements culturels ou violents, grâce à des mesures démocratiques sur la sécurité et la culture. L’enjeu se rapporte à la convergence de toutes les luttes sociales : luttes de toutes les catégories de salariés du monde entier ; luttes d’émancipation non économique contre les dominations des femmes, de génération, des jeunes, des personnes âgées ; luttes des nations et zones culturelles dominées, de toutes les minorités immigrées. Cela concerne la convergence de toutes les émancipations, contre tous les monopoles sociaux, pour une civilisation de partages de toute l’humanité favorisant les activités créatrices de chacun.

3. Exacerbation des conflits et des dominations. Fermeture ou ouverture des civilisations.

On assiste, aujourd'hui, comme le souligne Paul Boccara, à l’exacerbation des conflits et des affrontements violents tendant à conserver les dominations existantes. Cela concerne la domination du libéralisme exacerbé, notamment de la part des États-Unis, ainsi que les défis de l’islamisme communautaire. Cela renvoie aux deux types de dominations au plan historique et géographique entre domination des libertés individualistes ou des solidarités communautaires ainsi qu’aux enjeux du dépassement des dominations entre Orient et Occident. Cela concerne tout particulièrement non seulement les dominations sociales entre classes et couches sociales des salariés, mais encore des dominations anthroponomiques entre hommes et femmes. Une autre civilisation de paix et de partage de toute l’humanité renverrait aussi aux défis de la révolution militaire des armes de destructions massives, avec les risques de destruction de l’humanité. Mais elle serait rendue possible, par la montée des services et biens communs de toute l’humanité ainsi que par la progression du rôle des pays émergents comme la Chine, de leur coopération avec les pays de l’Union européenne. Les enjeux décisifs d’une autre civilisation de toute l’humanité concernent  particulièrement des services publics et communs se rapportant à tous les moments de la vie, avec des pouvoirs correspondants d’intervention concertés de chacun. Cela renvoie, à des services publics et communs de santé, de la petite enfance et des personnes âgées ainsi qu’à des pouvoirs politiques et des interventions concertées de chacun, du local au mondial dans tous les domaines communs.

Fermeture et déclin ou ouverture des civilisations et création d’une nouvelle civilisation de toute l’humanité.

Les leçons de l’histoire mondiale montrent, selon Paul Boccara, la fermeture éventuelle des civilisations à cause des résistances aux transformations radicales de l’évolution des civilisations. D’où le déclin de ces civilisations fermées à l’opposé du passage à une autre civilisation. Mais ces leçons de l’histoire montrent aussi l’ouverture possible aux transformations radicales de modification des systèmes économiques et anthroponomiques historiques permettant de passer à une autre civilisation, et cela en liaison avec leur extension géographique. On a pu voir ainsi à la suite de l’empire romain d’Occident, l’ouverture et le passage aux transformations du Moyen Âge en Europe occidentale avec la civilisation médiévale européenne. Et cela a pu conduire jusqu’au passage à la civilisation occidentale mondialisée actuelle en crise. Ces oppositions aux évolutions des civilisations et à leurs enjeux concerneraient de nos jours la possibilité d’affrontements et d’autodestruction entraînant le déclin de la civilisation à l’échelle mondiale, ou au contraire son ouverture à la création d’un nouveau système devenu possible pour toute l’humanité. Cela se manifesterait avec l’ouverture des transformations radicales permises par la révolution technologique informationnelle pouvant aboutir à des services et biens communs de toute l’humanité, à l’opposé de la domination des entreprises multinationales privées. La maîtrise sociale de ces services et biens communs de l’humanité avec le nouveau pouvoir des êtres humains hommes et femmes jusqu’à chacun-e partout dans le monde permettrait que se construise une nouvelle civilisation de partages de toute l’humanité. Cela se relierait également aux progrès émancipateurs des pays en développement et émergents dont l’importance mondiale grandit. Cela passerait  par des rapprochements fondamentaux pour la construction de cette autre civilisation de toute l’humanité, entre l’Union européenne et la Chine ou encore entre eux et l’Afrique et l’Amérique Latine. Cela s’opposerait aux dominations rivales au plan mondial de la civilisation en crise. Cela s’opposerait aussi aux fermetures touchant à l’exacerbation des résistances des dominations existantes, de façon plus ou moins violente, depuis l’hyper-libéralisme des États-Unis et de leur hégémonie, jusqu’aux dominations islamistes radicales communautaires, à l’opposé d’un système nouveau de coopération, de dépassement, de partages et de paix entre tous les peuples et aires civilisationnelles de la Terre.

Paul Boccara ouvre alors sur  la question cruciale des fins des civilisations, ce qui renvoie à la fois aux limites des civilisations, à leurs déchirements et au passage à d’autres civilisations.  Il  suggère un schéma d’interprétation , à partir de  trois ensembles historiques.  Cela concerne la fin de l’empire romain et les questions de la fin du bas empire, ainsi que du passage vers la civilisation médiévale si nouvelle. Cela comprend aussi la crise de la civilisation capitaliste mondialisée et tous les problèmes corrélatifs de fin de la civilisation. Alors que notre époque est porteuse de cette immense question des civilisations, de leur éclatement et de leur fin, de la décadence à la création de voies nouvelles pour l’humanité. Ainsi, ce qui se passe de nos jours peut permettre de mieux comprendre la fin de l’empire romain et le passage à la civilisation médiévale, et réciproquement. Cette illustration antique nous autorise, avance Paul Boccara, à  « voir le présent  et  l'avenir avec  un œil plus intrépide ». Cela s'appuie enfin sur  les ensembles historiques concernant les civilisations musulmanes, de leur décadence jusqu’ aux défis contemporains.

L’exemple paradigmatique du bas empire et de la civilisation médiévale. Les questions majeures des religions.

Saint-Augustin et la fin de l’empire romain. Au-delà de la crise fondamentale de la Cité terrestre antique, Paul Boccara  montre comment Saint-Augustin se réfère, à l’opposé des biens terrestres, aux services des hommes eux-mêmes, comme dans la société de services médiévale. Dans  l' 'ouvrage, La Cité de Dieu5,  Saint -Augustin souligne : « Dieu n’a pas besoin … d’objet corruptible et terrestre ... mais de l’homme tout entier … afin de  nous unir à Dieu et nous porter à servir le prochain » (Saint Augustin, La Cité de Dieu, (410-427), Classiques Garnier, 1960 avec introduction et notes de Jacques Perret, tome deuxième, chapitre V, p. 389).

Cela renvoie à la société de services médiévale. Et d’ailleurs, Saint-Augustin précise, au chapitre 20, la nécessité d’aller au-delà de l’esclavage, il écrit : « Le véritable médiateur, en tant qu’il a pris la forme d’un esclave, et a ainsi été fait médiateur entre Dieu et les hommes, Jésus-Christ homme, qui étant en forme de Dieu, reçoit le sacrifice en union avec son Père avec lequel il est même un seul Dieu, a préféré lorsqu’ il était en forme d’esclave, être lui-même le sacrifice que de le recevoir, ne voulant pas que personne, fût-ce à cette occasion, pensât qu’il faut sacrifier à une créature. Il est donc à la fois le prêtre – c’est lui-même qui offre – et lui-même encore l’oblation. Telle est la réalité dont il a institué le sacrement quotidien dans le sacrifice de l’Église ».

Par ailleurs, il invite à partir des travaux célèbres de l'historien Irénée Marrou et d'autres auteurs contemporains sur la fin du bas empire. La problématique de Marrou vise précisément à sortir, malgré son respect pour les marxistes, de la vision strictement économique pour considérer le rôle irremplaçable des problèmes anthroponomiques (Henri-Irénée Marrou, Décadence romaine ou antiquité tardive, Seuil, Points Histoire, 1977. Santo Mazzarino, La fin du monde antique, (1959), Gallimard 1973, traduit de l’italien, Bibliothèque des histoires).

Mais il conviendrait de la prolonger encore. On connaît la révolution technologique qui a conditionné la fin de l’empire romain avec le moulin à eau (cf. les moulins de la Garonne en France). Il s’agit de la thèse bien connue des remplacements des mains des esclaves par des appareils, par des machines simples, comme le moulin à eau, révolution technique qui est au fondement de la disparition de l’esclavage antique. Au-delà des machines techniques, cela concerne le renversement social, sur lequel insiste Marrou, du remplacement des esclaves par une main-d’œuvre relativement émancipée de l’esclavage, par exemple le colonat et les tributaires par tiers ou d’autres formes novatrices de disposition de soi pour le travail de l’esclave, comme le montrait déjà Rostovtzeff, historien qui étudie la fin sociale de l’empire romain (Michel Ivanovic Rostovtzeff, Histoire économique et sociale de l’empire romain, 1926 ; traduction française 1988, présentation Jean Andreau, Poche, Bouquins, Robert Laffont).

Pour Marrou, le point crucial c’est, à l’opposé d’une vision dogmatique de type marxiste, la nécessité d’une transformation politique et idéologique pour se débarrasser vraiment de l’ancien système. Il s’agit surtout de l’aspect politique, particulièrement la mise en cause de la civilisation urbaine et du modèle de l’Urbs romain, pour le passage à des domaines décentralisés allant en direction des seigneuries médiévales en passant par les domaines carolingiens, voire Byzance, et aussi le fameux collaboratu.

Mais une question se pose aussi pour Paul Boccara, celle de l’originalité du christianisme, notamment catholique, déterminant les valeurs et les structures de la civilisation médiévale.

En confrontation avec les références sur la civilisation musulmane, il convient de noter la divergence féconde du christianisme par rapport aux religions abrahamiques, c’est-à-dire hébraïques et islamiques. Il s’agit de l’avancée novatrice féministe de l’époque médiévale, à l’opposé de la réduction de la relation entre le père et le fils, en lien avec le sacrifice d’Abraham par rapport à Isaac, et à la tradition virile et même machiste correspondante. Et cela en contradiction avec une certaine émancipation des femmes par la référence au culte de la « Vierge Marie, mère de Dieu, bénie entre toutes les femmes », tandis que Jésus est « le fruit de ses entrailles ». Et ceci, à l’opposé du conservatisme anti-féministe régressif et violent de l’islamisme. Et ce, malgré toutes ses limites, avec la mise en avant des Ave Maria, à côté des pater noster et du pater familias romain et de son esclavagisme.

Bien sûr, du point de vue civilisationnel, reste l’apport abrahamique anti-esclavagiste. Cela renvoie aussi à la tradition hébraïque et biblique de la fin de l’esclavage avec la référence à la sortie des Hébreux de l’Égypte, sans parler de l’esclavage sur les rives des fleuves de Babylone. Avec la référence au récit de la Pâque juive déclarant « Jadis nous étions esclaves, maintenant nous sommes libres ».

Cela se réfère aux trois limites des civilisations en référence aux définitions de la civilisation elle-même, à savoir les relations humaines fondamentales avec leur développement complexe, les productions matérielles, jusqu’à la terre et les ressources du globe terrestre, la culture ainsi que son éthique et ses valeurs. On comprend le rôle essentiel des religions pour les civilisations, par-delà toutes les limites du fanatisme et de la superstition, (homo religiosus en latin signifie homme superstitieux, avec tous les fanatismes corrélatifs). On retrouve aussi les limites de la civilisation occidentale actuelle concernant les ressources terrestres. Et on retrouve encore les transformations médiévales se rapportant, au-delà des technologies du moulin, à l’avènement de la charrue et son versoir, sans parler des assolements et du marnage médiéval constitutifs de cette civilisation moyen-âgeuse. Ces limites concernent en particulier celles des rendements agricoles de l’empire romain et de la terre antique.

Paul Boccara souligne alors l’importance de la révolution paulinienne (de Saint Paul), s’adressant à tous les êtres humains, à l’opposé de l’élitisme juif et des contraintes de leurs pratiques en disant : « Nous ne sommes ni Grecs, ni Juifs, ni Romains. »

Il fait aussi référence à l’importante question des décentralisations dès la fin de la civilisation romaine et le retour en force de ces problèmes de nos jours, depuis les défis de la construction européenne jusqu’à ceux de la Chine contemporaine et de la possible nécessité d’un confédéralisme, notamment vis-à-vis des Tibétains, des Mongols ou des Ouïgours musulmans.

Dans une perspective authentiquement marxiste, rappelle Paul Boccara, le développement maximum du capitalisme et de son marché constitue une étape décisive jusqu’à son dépassement des conquêtes du marché pour la construction d’une civilisation nouvelle.

Et, au-delà des visées de Lénine sur la NEP,  il considère que les réformes de Deng Tsiao Ping allaient dans ce sens.

Il avance que toutes les questions fondamentales des civilisations orientales, y compris l’Inde, seraient encore à considérer, sans oublier l’appel de Lénine : «N’oublions pas l’Orient ! »

Malgré tous les déchirements des convulsions actuelles, notamment islamistes, et du besoin de leur dépassement, il convient de faire appel au meilleur des traditions des civilisations musulmanes. Cela concerne, en particulier, le culte de la science, algébrique et chimique .

Et Paul Boccara appelle à se référer à la grande tradition aristotélicienne, en lien avec les travaux d’Aristote sur la conscience. Cela concerne encore la grande tradition islamique progressiste des biens de main-morte (Habous, ..., allant au-delà de la Sadaqa pré-islamique). Et comment ne pas parler de la grande tradition amoureuse des Fous de Leïla.

Enfin sont mis en avant les enjeux du Climat et leurs liens avec l'effondrement de la civilisation occidentale. C'est dire l'importance des travaux de Naomi Klein (Naomi Klein, La Stratégie du choc : la montée d’un capitalisme du désastre (2007), Paris, Actes Sud, 2008, voir aussi Naomi Klein, Tout peut changer. Capitalisme et changement climatique, Paris, Actes Sud, 2015). Elle a pu écrire à juste titre : « Les gens qui travaillent sur le changement climatique n’interagissent pas assez avec ceux qui luttent pour un meilleur partage des biens communs ou contre l’austérité, alors qu’il est évident que l’on parle d’une seule et même chose ». Elle précise : « Que nous dit le changement climatique ? Que notre système extractiviste, c’est-à-dire basé sur l’extraction intensive de nos ressources naturelles, qui repose sur une croissance illimitée, une logique hyper-compétitive et concentre le pouvoir dans les mains de moins de un pour cent de la population, a échoué. Ramener nos émissions de gaz à effet de serre aux niveaux recommandés par les climatologues implique une transformation économique radicale. C’est aussi une formidable occasion de changer car, avec ou sans réchauffement climatique, notre système ne fonctionne pas pour la majorité de la population ».

Enfin, elle insiste sur la portée politique de l’enjeu, en ces termes : « Cette crise, qui nous place devant une échéance inéluctable, peut pousser tous les mouvements sociaux à se rassembler ». Cela souligne que la question décisive reste : dans quelle civilisation voulons-nous vivre ?

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