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Pour reconstruire la gauche, il y a besoin des idées communistes

Face à la domination des marchés financiers sur les orientations de gestion des entreprises et des politiques publiques, deux façons de répondre à gauche. D’un côté, la résistance aux marchés serait vaine, il n’y aurait qu’à aller au-devant de leurs exigences ! De l’autre, il suffirait de « refermer la parenthèse libérale » et de revenir aux compromis sociaux de l’après-guerre, appuyés sur l’intervention de l’État dans l’économie, bref de revenir aux sources d’une authentique social-démocratie. Deux options formulées au nom du réalisme.

Pourtant être réaliste, c’est reconnaître que laisser dominer les marchés nous mène à la catastrophe autant que corriger les dégâts du marché par l’action par l’État ne suffit plus. C’est aux ressorts les plus profonds du pouvoir de l’argent que nous sommes désormais condamnés à nous attaquer si nous voulons que la civilisation survive. Ce qui implique pour le PCF de travailler à une cohérence d’analyse et de propositions pour que toutes les forces de progrès puissent y reconnaître leurs propres objectifs.

 

Même si le deuxième tour de l’élection présidentielle a confirmé qu’une large majorité de Français ne veut pas du Front national à la tête du pays, la nouvelle poussée lepéniste aux élections régionales fait un sinistre écho aux attentats du 13 novembre.

Le glissement de plus en plus réactionnaire et autoritaire des autres forces politiques en France, les phénomènes analogues qui se produisent dans plusieurs pays d’Europe, de même que l’incapacité des puissances occidentales à se donner les moyens d’accueillir dignement les migrants qui fuient la misère et les guerres à nos frontières, laissent craindre la réponse qui risque d’être apportée aux défis de notre époque : préserver le pouvoir et la rentabilité de quelques-uns – les possesseurs du capital financier – en faisant le malheur de l’immense majorité des habitants de la planète, dans un déchaînement de violences, de racisme, de xénophobie. Les acquis de la civilisation qui sont la base de la vie en société peuvent s’effondrer.

La cohérence obsessionnelle que la domination des marchés financiers imprime aux gestions d’entreprises et aux politiques publiques – faire toujours plus d’argent avec de l’argent – mène ainsi à des conséquences sociales, politiques et économiques qui tendent à devenir incontrôlables. C’est de plus en plus perceptible sur le terrain économique. Sur le terrain politique, les milieux dirigeants donnent l’impression d’être débordés par la montée du Front national et d’autres courants d’extrême droite en Europe que leurs politiques ne cessent pourtant de favoriser ; d’un autre côté, la brutalité avec laquelle ils ont voulu réprimer l’action du gouvernement grec ne les a pas débarrassés d’Aléxis Tsípras, ni empêché une majorité de gauche de se constituer au Portugal. La contestation de l’austérité, puissante en Espagne, s’exprime jusqu’au sein du Parti travailliste britannique !

Mais si les politiques néolibérales sont ainsi vulnérables, comment se fait-il que l’émergence d’une autre perspective soit si difficile, et qu’en France cette perspective semble reculer à mesure que la société s’enfonce dans la crise ?

Depuis une vingtaine d’années, l’opinion a prévalu qu’être à gauche de la gauche ou se réclamer de l’antilibéralisme serait une base de rassemblement suffisante pour constituer une alternative politique. La nature exacte des mesures proposées pour s’opposer aux politiques d’austérité était considérée comme secondaire ou, plutôt, tout débat à leur sujet était esquivé de peur de créer des divisions. Les derniers événements soulignent combien cette conception du rassemblement est inopérante.

Des millions d’ouvriers, d’employés, de cadres et de techniciens, de chômeurs ulcérés par la politique du gouvernement ont choisi de ne pas voter pour le Front national voire, pour certains d’entre eux, de lui faire barrage au deuxième tour ; mais ils ont aussi choisi de cesser de voter à gauche et de ne pas soutenir le Front de gauche. Pour les convaincre qu’une autre perspective existe, il faudra autre chose que des mots, des symboles et du rêve. Il faudra leur témoigner assez de respect pour leur dire la vérité : seules des luttes persévérantes pour des solutions précises aux problèmes posés par la crise du capitalisme financiarisé permettront de réaliser les larges rassemblements capables de l’emporter face au chantage permanent des marchés financiers.

Sur ce sujet, les points de vue, à gauche, ne sont pas spontanément identiques.

Pour le gouvernement actuel, la cause est entendue : il serait inutile de chercher à résister aux marchés financiers, il n’y aurait donc qu’à aller au-devant de toutes leurs exigences ! Ce faisant, François Hollande renie chaque jour davantage tout ce pourquoi la gauche s’est identifiée à la liberté, au progrès et à la justice sociale. Il mène la société française à la catastrophe et la droite la plus dure au pouvoir.

Selon une autre conception, qui a pignon sur rue à la « gauche de la gauche », il suffirait de « refermer la parenthèse libérale » et de revenir aux compromis sociaux de l’après-guerre, appuyés sur l’intervention de l’État dans l’économie, bref de revenir aux sources d’une authentique social-démocratie. Résultent de ce parti pris la croyance en la possibilité de changer la répartition des richesses par l’impôt (Piketty) sans changer la façon de produire les richesses, ou la foi dans des solutions magiques, comme la sortie de l’euro, pour échapper au pouvoir de la finance. Les vicissitudes du combat contre l’austérité en Grèce montrent pourtant que si une victoire électorale permet d’accéder au gouvernement, elle ne suffit pas à conquérir le pouvoir. Athènes n’est que le front, pour l’heure, le plus avancé de la longue et difficile bataille des forces qui cherchent à faire reculer le pouvoir des marchés financiers en Europe.

Pour l’emporter, et, première condition, pour prendre conscience d’elles-mêmes, ces forces ont besoin de percevoir qu’à la cohérence perverse de la rentabilisation du capital qui conduit à l’effondrement social, écologique, politique et moral, on peut opposer une autre cohérence répondant aux dangers mais aussi aux potentialités des révolutions qui affectent l’environnement, les technologies, la démographie, la monnaie.

Chacun perçoit désormais qu’une coopération tout à fait nouvelle est indispensable à l’échelle de la planète pour gérer les ressources naturelles d’une façon compatible avec la survie de l’humanité. La préservation de l’environnement, la paix, la sécurité financière, sont autant de biens communs de l’humanité dont la production exige de faire progressivement prévaloir des pratiques de partage et de coopération qui réalisent les bases concrètes d’un dépassement de l’économie de marché.

Il en va de même de la révolution technologique informationnelle. Bien au-delà de ce qu’il est aujourd’hui convenu d’appeler la « révolution numérique », le remplacement de certaines fonctions du cerveau humain par les ordinateurs et autres systèmes de partage des informations est un processus très différent du remplacement de la main par la machine qui a caractérisé la révolution industrielle et fourni au capitalisme sa base technologique. Aujourd’hui, les formidables gains de productivité produisent surtout des suppressions d’emplois et de la déflation. Ils pourraient fournir des moyens de préserver durablement les ressources naturelles et d’améliorer le bien-être général, à commencer par la réduction du temps de travail pour tous ; mais il faudrait d’autres critères de gestion des entreprises et de financement des investissements, dynamisés par le développement de nouveaux services publics sur une échelle dont on commence seulement à pressentir l’ampleur.

Les sommes folles que les banques centrales, mois après mois, injectent sur les marchés financiers vont rendre le prochain krach encore plus dévastateur que celui de 2007-2008. Et pourtant, depuis la rupture du dernier lien entre le dollar et l’or, en 1971, le pouvoir de création monétaire des banques et des banques centrales pourrait être mobilisé de façon sélective pour financer les immenses investissements nécessaires à la transition écologique, au développement de nouveaux services publics et à la création des centaines de millions d’emplois qu’exigent le développement des pays pauvres et la sortie de crise des pays riches.

Être réaliste, c’est reconnaître que pour y parvenir, corriger les dégâts du marché par l’action par l’État ne suffit plus. C’est aux ressorts les plus profonds du pouvoir de l’argent que nous sommes désormais condamnés à nous attaquer si nous voulons que la civilisation survive. Cela ne peut être réalisé que par la conquête par les citoyens eux-mêmes, « du local au mondial », de pouvoirs aujourd’hui confisqués par la finance ou délégués à l’État, au moyen de luttes sociales et politiques pour des objectifs à la fois concrets, immédiats et radicaux, en ayant comme boussole la lutte contre la tyrannie des marchés financiers afin de faire baisser le coût du capital.

Réduire les prélèvements financiers et les prélèvements sur les ressources naturelles pour dégager les moyens de sécuriser l’emploi et la formation. Se saisir du formidable pouvoir des banques et des banques centrales pour financer les investissements nécessaires à ce changement dans la façon de produire les richesses et à un développement de nouveaux services publics. Pour cela, conquérir des pouvoirs dans les quartiers (à l’image du Community Reinvestment Act américain), dans les entreprises (où les travailleurs devraient disposer de « droits de tirage » sur des crédits bancaires pour financer des projets industriels contre les licenciements et les délocalisations), dans les institutions politiques régionales et nationales (avec des fonds régionaux et nationaux pour l’emploi et la formation, et avec un pôle financier public pour peser sur l’orientation des crédits bancaires). Refonder radicalement la construction européenne jusque dans son cœur, en mettant l’euro au service de l’emploi et des services publics, à partir de luttes pour le financement de projets concrets. Coopérer entre Nord et Sud, entre Orient et Occident, pour permettre l’émergence de cette nouvelle civilisation où l’émancipation de chacun serait la condition de l’émancipation de tous.

Il y a là bien autre chose que des recettes économiques destinées à meubler des programmes électoraux. Il y a une cohérence politique dont le Parti communiste doit devenir le porteur car c’est seulement ainsi que des forces, nombreuses et diverses, pourront y reconnaître leurs propres objectifs. Cessons donc de repousser à plus tard les confrontations de points de vue à gauche sur ce sujet : les dangers sont grands et le temps presse. zzz

 

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