Economie et Politique - Revue marxiste d'économie

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Pétrole et croissance : cinq questions sur les tensions

Le prix du baril de pétrole brut de référence, le brent, a enregistré une hauss e de 34,9% entre juill et 2003 et juill et 2004 , passa nt de 28,4 dollars à 38,3 dollars. Cette progression s ‘est acc entuée depuis : entre la mi-juin et la mi-août, il a bond i de 30%, frôlant les 50 dollars (49,4 dollars) pour rejoindre ensuite le niveau de 40-45dollars. On entend donc reparler de « choc pétrolier » avec, à la clef, l’angoisse d’une récession mondiale. Selon l’OCDE, si le cours du brut s’installait durablement entre 45 et 50 dollars le baril, la croissance mondiale serait amputée de deux points par an en Inde, de 1,6 points en Chine, de 1 point en Europe, de 0,8 point au Japon et de 0,6 point aux Etats-Unis. Alors qu’en est-il ? Subissons-nous un nouveau « choc pétrolier » ? Les difficultés de la croissance seraient-elles dues à l’OPEP, aux pays producteurs de pétrole ou, comme on nous le suggère de façon nouvelle, à la Chine qui en consommerait trop ?

Le marché paraît désé quilibré. Selon l’Agence interna tionale de l’éner gie (AIE), l’économ ie mond iale devrait avoir besoin de 80,6 millions de barils par jour (mbj), soit près de 2 mbj de plus qu’en 2003.

Ce regain de la deman de sollicite les capacités de production. Des tens ions spécu latives, alimentées par des phénomènes circonstanc iels, se sont développées. L’OPEP, le 3 juin, a été alors amenée à annoncer une augmentat ion des quotas de production, ce qui a permis un temps de déten dre le marché. Puis la spécu lation est repar tie de plus belle.

Face à cela, les marges de man œuvre pour déten dre le marché étaient rédu ites : l’OPEP ne disposa it que de 1 à 1,5 mbj de capacités de production dispon ibles, d’où les enfièvrements du mois d’août .

A cour t terme , maintenant que l’été se term ine, le marché est appelé à se déten dre quelque peu avec la baisse de la consommat ion d’essence , aux Etats-Unis notamment . Reste cependant, la pers pective possible d’un hiver rigour eux qui poussera it alors de nou veau la deman de dans les pays de l’OCDE et relancera it la spécu lation.

Pourquoi plus de demande de pétrole en 2004 ?

Pour une par t cela tient à la reprise de croissance aux Etats -Unis qui demeur ent de très loin le premier consom mateur de pétr ole dans le monde .

Ce pays, dont la production pétrolière a diminué de près de 40% depuis les années soixante-dix, a fait le choix délibéré, pour la domination mond iale de ses « majors » et du dollar, d’une dépen dance extér ieur e très for te en ce domaine (1), jouant notamment des privilèges exorbitants de sa monna ie nationale qui est la seule monna ie vraiment internat ionale.

Les Etats -Unis détiennent le recor d mond ial en matière d’intens ité énergétique de la croissance économ ique, malgré une baisse depuis le premier « choc pétr olier » : la quant ité d’équivalent pétr ole nécessa ire à la production d’un dollar de PIB y est une fois et demi plus élevée qu’en Europe et près de trois fois supér ieur e à celle du Japon (2).

La reprise économ ique que conna ît ce pays depuis la fin 2001 accentue donc sa deman de de pétr ole.

Mais c’est auss i la croissance des pays émer gents , la Chine et l’Inde en tête , qui explique auss i désorma is de façon décisive la progression de la consommat ion mond iale d’hydrocar bures. La Chine est ainsi devenue le deuxième impor tateur mond ial de pétr ole.

Les pros pectives dispon ibles indiquent que, d’ici 2010, toutes choses égales d’ailleurs , la seule consommat ion des pays émer gents , en plein effor t d’industr ialisation, absorberait l’équivalent de la production actue lle de l’Arab ie saoud ite (3).

Le pétrole est-il la cause des faiblesses de la croissance mondiale ?

On peut répondr e réso lument par la négative.

En effet, dans les trois plus grandes zones de l’OCDE (USA, Japon, Europe), le pouvoir d’ac hat des salaires conna ît depuis plusieurs mois une évolution défavora ble : de novembre 2002 à juin 2004, les salaires réels ont chuté au rythme de 2,3% l’an. En Europe, plus par ticulièrement , les salaires nominaux se sont ralentis au moment même où la hausse des prix s’accé léra it, con duisant à une chute des salaires réels de 0,5% entr e septembr e 2003 et mars 2004 (4).

Ce recul est du à l’ampleur du chômage et de la précar ité, avec une accé lérat ion des gains de productivité acquis au détr iment des salariés et des populations, du fait de l’utilisat ion des techno logies informat ionne lles pour la rentabilité financ ière.

Comme le relève la Banque des règlements internat ionau x (BRI) dans son rappor t annue l (5) : « (..) la morosité des marchés du travail a quelque peu freiné la consommation privée (..). L’effet négatif d’une situation de l’emploi déprimée sur le reven u des ménages a été amplifiée par le comportement des salaires ». De fait, malgré des gains de productivité moyens nettement plus impor tants depuis 1995-1996, la rémunérat ion rée lle par salarié dans la zone OCDE n’a que  for t peu augmenté , « d’où un recul de la part des salaires dans la valeur ajoutée produite ».

La par t des profits a sens iblement progressé de par tout depuis la fin de 2001 sans que, pour autant , ne repar tent mass ivement les dépenses de format ion, de recherche et d’invest issement réel de capacité. Par contr e, après les secousses du retournement de conjonctur e, les marchés financ iers sont repartis à la hausse , fortement soutenus par les ban ques centra les et un cré dit facile qui, en fait, a permis d’accr oître les placements , les dividendes et de reprendre les fusions et acquisitions.

En fait, tous les pays de l’OCDE, sur tout l’Europe, souffrent d’une croissance molle et contra dictoire, cont inuant de freiner au deuxième trimestr e 2004 (voir les ar ticles de Duran d D. et de Boccara F. dans le même numér o).

Cela confirme l’ampleur de la suraccumu lation pers istante de capitaux matér iels et financ iers de longue période pesant sur la croissance réelle. Sa vive relance avec les technologies informat ionne lles dans les années 1995-2001, à par tir des Etats -Unis, n’a pu êtr e corr igée par la cour te récess ion de l’année 2001 (6).

L’insu ffisance de développement des capacités humaines et le cancer financ ier se trouvent ainsi au cœur des difficultés actue lles d’une croissance mond iale dominée par les Etats -Unis et les marchés de capitaux globalisés.

La hausse des prix du pétr ole inter vient comme révélateur de la permanence de ces difficultés et facteur de leur accé lérat ion, mais pas comme cause fondamenta le.

Elle frappe bien sûr les Etats -Unis si dévoreurs d’hydrocar bures. Le déficit de leur balance des paiements courants est devenu colossa l du fait même des relations qu’ils entr etiennent avec leurs propres multinationales largement implantées à l’étran ger, en Chine et en Asie notamment (7).

D’une moyenne annue lle de 150 milliards de dollars entr e 1991 et 2000, ce déficit est passé à 542 milliards de dollars en 2003, représentant 5% du PIB (8).

Bien sûr, la hausse du prix du brut impacte asse z sévèrement la balance courante des Etats -Unis.

Cela intr oduit un élément de fragilité supp lémenta ire dans la reprise amér icaine confrontée à la nécess ité d’une remontée des taux d’intérêt face à l’inflation impor tée et du risque simultané d’une perte de confiance dans le dollar. La croissance , quoique ancrée , en est ren due encor e plus contra dictoire.

La hausse des prix du pétr ole vient auss i choquer la vive croissance des pays émer gents et, sur tout , celle de la Chine, pays autr ement plus peu plé et sous -développ é (horm is ses régions côt ières), et ne disposant pas des privilèges du dollar.

Y a-t-il ou non « choc pétrolier » ?

Relevons d’abord que si hausse des prix du brut il y a, nous sommes très loin des accé lérat ions qui ont caractér isé des épisodes précé dents de fièvre : +301% en trois mois en 1973-1974 ; +154% entr e début 1979 et fin 1980 ; +133% entr e juin et octo bre 1990 ; +90% entr e juillet 1999 et septembr e 2000 (9).

Sur tout , en prix constants , le niveau actue l de celui du baril ne représente que la moitié de ce que nous avons connu au plus for t du deuxième « choc pétr olier » (40 dollars contr e 80) (10).

De plus, il faut tenir com pte des rappor ts entr e monna ies. Le brut est évalué et payé en dollars , mais la valeur de ce dernier tend , depuis plusieurs mois, à baisser par rappor t à l’eur o.

En monna ie européenne le prix du baril de brent impor té par un pays comme la France est passé de 24,9 eur o en juillet 2003 à 31,2 eur o en juillet 2004.

Les pays de la zone eur o ou dont les monna ies sont indexées sur l’eur o ont donc subi sur la période une hausse de 25,3%, inférieur e de 9,6 points à celle enca issée par les Etats -Unis et les pays de la zone dollar impor tateurs nets d’hydrocar bures, notamment la Chine dont la monna ie extérieur e (le Rinmibi) est indexée sur le dollar.

De plus, les pays de l’OCDE ont for tement diminué, en règle généra le, leur consommat ion de pétr ole par unité de richesse produite du fait de la subst itut ion de procé dés éner gétiquement plus efficaces et du recours aux éner gies alternat ives.

Surtout , c’est le développement faram ineux des ser vices, autr ement moins consommateurs d’éner gie que l’industrie trad itionne lle, qui a pris le pas dans les pays développés avec les débuts de la révolution informat ionne lle. Et de la même façon , l’industr ie de ces pays est devenue moins consommatr ice d’éner gie avec la diffusion des technologies informat ionne lles et de normes environnemen tales, le poids pris par les activités immatér ielles, dont la recherche.

Les pays industr ialisés ont donc beaucou p diminué la dépen dance de leur croissance par rappor t au prix du pétr ole : ils en consomment en moyenne deux fois moins par unité de richesse produite qu’en 1970.

Bien sûr, la dépendance au pétr ole est beaucou p plus impor tante dans les pays en développement ou émer gents impor tateurs nets , par ticulièrement en Chine si peuplée, si sous-équipée en réseau x d’électr icité ou de gaz notam ment , et ayant le besoin impér ieux d’assur er son industrialisat ion, la montée en qualificat ion de ses tra vailleurs et le recul de son énorme sous-emploi . Pour ces pays il y a vraiment un « choc », sans parler des pays africains non producteurs .

Rappelons, par ailleurs , que, depuis 1985, le prix réel du baril de brut, en dollars constants (1972), est demeuré inférieur à 10 dollars , soit beaucou p moins qu’entr e 1978 et 1985, et qu’il n’a atte int ce niveau que courant août 2004 (11).

Or, pen dant ce temps , les pays producteurs les plus peuplés ont eu à dépenser toujours plus en achetant aux pays industr ialisés de quoi se nourr ir, s’équiper, se soigner, se former, se loger tout en cont inuant de payer les énormes intérêts de la dette extérieur e.

Leurs termes de l’échange (rappor t entr e les prix que peut faire payer un pays pour ses ventes à l’étran ger et ceux auxquels il doit payer pour ses achats à l’étran ger) se sont dégradés .

En 2001, et sur une base 100 en 1980, ils avaient chuté à l’indice 48 pour le Nigeria, 55 pour le Vénézuéla et 60 pour l’Algérie. Notons auss i qu’ils avaient reculé de 29% pour la Chine et de 5% pour l’Inde sur la même période (12).

La tension est-elle due à des limites physiques ?

Au-delà des contra intes géo politiques tou jours très prégnantes en ce domaine, comme avec l’Irak par ticulièrement , c’est l’invest issement et l’insuffisance du développement des capacités humaines dans l’industr ie pétr olière elle-même qui paraissent êtr e au cœur des tens ions actue lles.

Comme le remar que C. Mandill, directeur exécut if de l’AIE, cette inst itut ion « est préoccupée de constater que l’industrie pétrolière (..) n’inve stit pas autant qu’il serait nécessaire pour que la production suive l’évo lution de la demande » (13).

Après l’effon drement à 9 dollars du prix du baril vers la fin de l’année 1998, les com pagnies ont atten du que ce prix revienne au-dessus de 25 dollars pour penser à investir et accentuer leurs effor ts de recherche, partant du principe qu’en dessous cela n’était pas asse z renta ble.

Comme une bonne par t des appr ovisionnements des com pagnies se fait à des con ditions beaucou p plus avantageuses que celles du marché, les profits explosent .

C’est ainsi, par exemple, que si le baril de brut se maintient au-dessus de 30 euro d’ici la fin de l’année , Total pourrait alors enr egistr er un bénéfice apparent de l’ordre de 9 milliar ds d’euro pour le seul exercice 2004. Au-dessus de 40 dollars le baril, ce bénéfice sera it supér ieur à 10 milliards d’eur o.

A quoi ser vent ces fabuleux profits ?

On sait qu’une bonne par t du cas h généré par l’act ivité des com pagnies et de leurs capacités d’accé der au cré dit ser t à alimenter de ruineuses bata illes bours ières en vue de fusions et d’acquisitions : Exxon/ Mobil (490 milliards de francs ), BP/Amoco/ Arco (plus de 167 milliar ds de francs ), Total/Petr ofina/ Elf (80 milliards de francs )…

Précisément Total a eu tendance à freiner ses invest issements dans l’amont pétr olier : 7496 millions d’eur o en 2001, 6122 millions d’eur o en 2002, 5302 millions d’eur o en 2003. Par contr e, la renta bilité de ses fonds propres est passée de 24% à 26% sur la période. Simultanément , le dividende versé à ses actionna ires a été multiplié par deux, passant de 2,35 eur o par action à 4,70 eur o, depuis l’OPE lancée sur Elf, il y a cinq ans . Ce sont au tota l quelque 12 milliards d’eur o que Total aura distr ibué en dividendes de 1999 à 2003 (14).

C’est notamment pour accr oître le rendement et l’attract ivité de ses actions qu’une grande par tie des profits dispon ibles réa lisés sur cette période a ser vi, chez Total, à racheter mass ivement ses propres actions : Ce sont 17,5 milliards d’eur o qu’il aura consacrés depuis septembr e 2000 à l’acquisition de près de 120 millions de ses propres actions, soit plus de 16% de son capital. En 2003, l’argent consacré par Total au paiement des dividendes et au rachat d’actions a excédé le tota l de sa masse salariale (15).

En réalité, le com por tement des grands groupes pétr oliers , répondant aux exigences de renta bilité financ ière des actionna ires, semb lent plus que jamais au cœur des difficultés actue lles.

C’est sur ces con ditions-mêmes que spécu lent tous les opérateurs du marché pétr olier, les banques notamment , d’autant plus que perdurent et s’accentuent les risques géo politiques à par tir de l’Irak envahie, que demeur e insta ble la situat ion au Vénézuéla malgré le triomphe indiscuta ble d’Hugo Chavez, et que l’affaire Ioukos n’arr ive pas à êtr e réglée.

L’offre de pétr ole, ressour ce cer tes en voie d’épuisement , ne se h eur te p as , p our l’h eur e, à d es limites physiques (16), mais à un rat ionnement économ ique des capacités généré par l’obsess ion de renta bilité financ ière des com pagnies et leur tra itement de l’éner gie, du pétr ole par ticulièrement , non comme un bien commun à toute l’human ité, mais comme une « commo dité » pour le profit maximal.

Une res ponsa bilisation sociale, terr itor iale et environnementa le de ces sociétés , qui tendent à devenir des groupes multi-éner gie, paraît indispensab le.

Elle requier t une soc ialisat ion de leur propriété , le recours à de nou veaux critèr es d’efficacité sociale pour leur gest ion, leur émanc ipation des mar chés financ iers avec de nou veau x financements mutua lisés mob ilisant autr ement le cré dit banca ire, l’inter vention des salariés et des populations dans leurs choix d’invest issement . Elle requier t l’engagement , avec l’app ui des Etats , de coo pérations internat ionales nouvelles d’avanta ge mutue l visant la sécur ité des appr ovisionnements et le droit à l’éner gie, la sécur isation et la promot ion des revenus des pays producteurs , la sécur isat ion et la promot ion de l’emploi, de la format ion et de la recherche de par tout . Bref c’est un véritab le ser vice public mond ial, zonal, national, régional et local qui deman de à êtr e organisé.

Cela p ara î t d’autant p lus nécessa ire, et désorma is vital, q ue les com p or tements irres ponsa bles d es         g rou p es p é t r o l i e r s risquent d’empêcher l’humanité d e fair e face au x nou velles exigences environnem e n t a l e s  comme y invitent l’effet d e  serr e  nau fra ge      d e l’Erika.

Pour tant la consommat ion d’hydrocar bures va cont inuer à croître et à s’accé lérer à par tir des pays émer gents , tand is que la mond ialisation va cont inuer de tirer vers le haut la consommat ion des transpor ts toujours tota lement dépendante du pétr ole.

Si, pour l’heur e, les con ditions d’une crise pétr olière majeure ne paraissent pas réunies, il ne fait aucun doute que la non res ponsa bilisation sociale, terr itor iale et environnementa le des com pagnies contr ibuera à en déclenc her une dans le futur, par ticulièrement sévère (17).

Force est de constater que la libéra lisat ion du marché de l’électr icité et le mou vement de privatisation des opérateurs , jus qu’à EDF en France , con duit à un grave sousinvest issement dans l’extens ion des réseau x, la production électr ique et le sout ien aux économ ies d’éner gie.

Tout cela confirme le caractèr e de « fuite en avant » mor telle pour l’human ité de ce type de politique, alors qu’il faudrait, au contra ire, chercher à maîtriser les marchés en coo pérat ion avec un tout autr e com portement des Etats et des opérateurs .

Et on mesur e que si l’occident doit absolument cesser de gaspiller les éner gies foss iles, y com pris pour moins polluer et favoriser l’essor des pays en développement , il ne saura it se contenter pour cela d’économ iser l’éner gie. Le nucléaire paraît absolument incontourna ble, ce qui exige, bien sûr, de s’atta quer au problème du tra itement des déchets.

Le dollar et l’euro dans tout ça ?

C’est tout le système du dollar, auquel le pétr ole est si imbr iqué, étant lui-même évalué et payé en dollars , qui est en cause .

A l’origine, en effet, se trouve le déficit des paiements courants des Etats -Unis et leur politique pétr olière de dépendance voulue pour mieux dominer au plan mond ial. Ce déficit a plus que triplé en points de PIB depuis le  milieu des années 90. Il trouve sa contr e par tie essent ielle dans les économ ies émer gentes , sur tout en Asie où leurs multinationales sont largement  déployées.

La dynamique des impor tat ions amér icaines en provenance de Chine est l’un des facteurs essent iels de creusement du déficit commer cial des Etats -Unis. Elle se double désorma is d’une croissance sens ible en valeur des impor tat ions de pétr ole payées en dollars .

Il est remar quable de constater qu’entr e la fin 2002 et mars 2004, le tota l des réser ves de change en Asie a progressé de près de 360 milliar ds de dollars . Pour plus de 85% cet essor est du à la Chine, l’Inde, la Corée et Taiwan.

La BRI explique le phénomène : « Les banques centrales ont surtout voulu contrer l’appréciation de leur monnaie vis à vis du dollar, due à d’importantes entrées en majeure partie spéculatives. En Chine, par exe mple, les réserves ont augmenté en moyenne de plus de 10 milliards de dollars par mois depuis fin 2002 » (18).

De fait, la Chine, qui est si dépendante du débouc hé amér icain et qui paye en dollars une grande par tie de ses impor tat ions , dispose d’un régime de taux de change fixe vis à vis de la monna ie amér icaine. La valeur du Rinmibi fluctue dans une bande très étr oite (plus ou moins 0,3%) autour d’un taux d’ancra ge de 8,28 Rinmibi pour 1 dollar. Le rachat de dollars par la banque centra le de Chine fait qu’elle dispose aujour d’hui de quelque 450 milliar ds de dollars de réser ves, en deuxième position dans le monde, de ce point de vue, derr ière le Japon.

Or, une bonne par tie de ces réser ves est replacée par la banque centra le chinoise, comme par toutes les banques centra les pour leurs réser ves en dollars , en bons du Trésor des Etats -Unis dont elle détient ainsi 10% environ.

Les Etats -Unis font donc en par tie financer par la Chine leur déficit extérieur, lequel exprime avant tout la domination de leurs multinationales dans le monde . Ce faisant , ils accr oissent toujours plus leur déficit mob ilisant comme jama is les privilèges que leur confère le dollar et son système monéta ire internat ional pour pouvoir emprunter sans avoir à rembourser .

En période d’hésitation de la croissance cela ne fait qu’accentuer la méfiance des invest isseurs privés vis à vis de la monna ie amér icaine dont ils cra ignent une chute incontrô lable de la valeur sur les marchés de change. Ils s’en dessa isissent donc, mais ils ne font alors qu’ envenimer les facteurs d’affaiblissement du dollar.

Cela cer tes peut ser vir les objectifs de la politique écono mique amér icaine à un moment donné en soutenant les exportations des Etats-Unis. Mais une chute trop impor tante obligerait à augmenter les taux d’intérêt outr e-atlant ique, ce qui handicaperait encor e plus la croissance .

Para llèlement , les banques centra les des pays asiatiques (comme celle des pays producteurs de pétrole), dont par ticulièrement celle de Chine qui tient à maîtriser le rappor t de sa monna ie au Billet ver t, sont amenées à racheter des dollars pour en souten ir les cours afin de sécur iser les revenus de leurs expor tat ions .

Cela s’accom pagne de tout un type de croissance avec les nouvelles techno logies faisant la par t belle aux marchés et profits financ iers , à la spécu lation, contr e l’emploi, la formation et la sécur isation d’un plein développement de toutes les populations.

C’est vrai de la croissance amér icaine si dominatr ice et gas pilleuse . Mais c’est vrai auss i de la croissance chinoise encor e si extra ver tie et dualiste ; une croissance cer tes rap ide mais qui ne concerne qu’une minorité (ce pendant nom breuse) de l’immense population et des terr itoires chinois. Elle risque la surchauffe aujour d’hui, de ce fait même , et alors que le sous-emploi est mass if, tand is que s’accumu lent les créances douteuses ou irrécou vrables dans les com ptes de ses banques.

Il est vrai que les difficultés chinoises, si elles s’accen tuaient, pourra ient auss i mettr e dans une situat ion très incon for tab le les Etats -Unis eux-mêmes , ne sera it-ce que p ar ce q ue la b an q ue centra le d e Chine sera i t alors contra inte de se délester d’une par tie des bons du trésor amér icains qu’elle possè de…

Tout cela indique, quoi qu’il en soit, le besoin de trans format ions très profondes mettant en cause la domination des Etats -Unis, du dollar et des marchés financ iers .

L’Eur ope pourra it jouer ici un rôle tout à fait essent iel pour constru ire les issues , en cherchant à constru ire une belle et bonne alliance avec les pays émer gents et en développement , dans le but de promou voir une sécur isation commune de l’emploi, de la format ion, du développement de toutes les populations.

Mais loin d’aller dans ce sens , les dirigeants de l’Union eur opéenne fuient en avant dans leur folle tentat ive de rivaliser dans l’attract ion des capitaux financ iers avec les Etats -Unis, pour tenter de par tager leur dominat ion mond iale. La Banque centra le eur opéenne , dont la seule priorité est la défense du taux de profit, et le pacte de stab ilité sont au cœur d’un système de pouvoirs conçus pour con damner les tra vailleurs eur opéens à l’austér ité éterne lle et mettr e la monna ie et le cré dit au ser vice de la bourse pour la guerr e économ ique des grands groupes. La fiscalité pétr olière est devenue pour les Etats européens un formidable moyen de racketter les salariés et leurs familles avec le prix de l’essence et tenter de bouc her un peu les trous qu’ouvrent dans les finances publiques leurs politiques au ser vice de la domination des marchés. Au sein de l’Union eur opéenne les taxes pèsent en moyenne 70% dans le prix de l’essence sans plomb, la France étant dans le peloton de tête de ce point de vue (74%).

Par ce biais, les états européens s’approprient une par tie de la rente pétr olière mond iale s’accommo dant ainsi de l’ordre existant sur ce marché. Lors que les prix des hydrocar bures s’envolent l’Etat frança is perço it des revenus fiscau x plus impor tants que les revenus pétr oliers d’un grand pays producteur comme l’Iran .

On mesur e donc le besoin d’avancer dans la construct ion de nouveaux rappor ts de coo pérat ion avec les pays producteurs de pétr ole et de matières premières et les pays émergents .

Se pose, notamment , le problème de la monna ie dans laquelle sont effectuées les transact ions en ce domaine. Il n’est pas écrit une fois pour toute que ce doit êtr e le dollar.

Il y a en effet un besoin mutue l majeur de coo pérat ions de par tage avec les pays producteurs de ressour ces naturelles. On leur permettra it ainsi de contr ibuer eux-mêmes à une meilleur e maîtrise des marchés, tout en nous émancipant de la domination des Etats unis et des marchés.

Cela invite à promou voir une monna ie commune mond iale pour un co-développement sécur isé de toute la planète . Comme le propose Paul Boccara , ce pourra it êtr e les droits de tirage spéc iaux (DTS) du Fonds monéta ire internat ional (FMI) qu’il s’agirait de trans former très profondément .

Dans un premier temps , ne pourra ient –il pas êtr e utilisés , au lieu du dollar, pour les transact ions et les cré dits sur les matières premières ? Une telle revendication permettra it de commencer à poser en pratique l’exigence d’une profonde trans format ion du système monéta ire internat ional avec, au cœur, le FMI et la Banque mond iale.

Mais se pose auss i, tout de suite, la quest ion d’une transformat ion de l’eur o comme instrument zonal de co-développement . Sa conce ption, ses règles d’émission, son utilisation devraient êtr e recons idérées pour favoriser, par une créat ion monéta ire nou velle par tagée, l’essor d’un cré dit favora ble à la sécur isation et la promot ion de l’emploi et de la format ion. Cela exigerait un tout autr e rôle de la BCE, y com pris pour constru ire avec les pays émer gents et en développ ement un nou veau type de plan Mars hall sans domination. ■

  1. Pour s’en convaincre on se reportera notamment à Noël P. (2002) : « La politique pétrolière américaine : une dépendance acceptée et assumée », La Revue de l’énergie, n°542, décembre, repris partiellement dans Problèmes économiques n°2812, 4 juin 2003 pp. 1-10.
  2. HACHE E. et S. ROLL (2004) : « Le triangle périlleux du pétrole, des Etats-Unis et de la Chine », Les Echos, 25 mai.
  3. RADANNE P. (2003) : « Chocs et contre – chocs pétroliers (19602060) », Responsabilité et Environnement, série trimestrielle des Annales des Mines, n° 32, octobre. Repris dans « Une chronique de l’économie du pétrole sur un siècle : 1960-2060 », Problèmes économiques, n° 2847, 17 mars.
  4. BRUNET A. et P. DOUAIHY (2004) : « Choc pétrolier Acte II : l’impact récessionniste », Taux et changes internationauxCommentaires, HSBC-CCF, 12 août.
  5. BRI (2004)74ème rapport annueljuin, pp. 14-15.
  6. On relèvera particulièrement ici le constat dressé par ARTUS P. et G. Cette (2004) – Productivité et Croissance – Conseil d’Analyse Economique (CAE), 48 ; pp. 49-50. Les auteurs relèvent que le coefficient de capital (rapport du stock de capital physique au PIB) en volume n’a cessé d’augmenter depuis les années 1980 dans les principales économies de l’OCDE (hormis les Pays-bas et, dans une moindre mesure, l’Allemagne) : « Ainsi, le coefficient de capital en volume passe aux Etats-Unis d’environ 1 au début des années quatre-vingts à environ 1,2 à la fin des années quatre-vingt dix ». Ce constat vient donc confirmer de façon éclatante la justesse des thèses déjà anciennes de Paul Boccara sur ce sujet et clos la polémique à laquelle elle a donné lieu.
  7. ESTIOT A.(2003) : « Le déficit courant des Etats-Unis est-il un trou noir ? » , Conjoncture, (BNP-Paribas), n°10, novembre, pp.2-21.
  8. BRI (2004), op.cit. p.30.
  9. TOUATI M. (2004) : « Mettre le pétrole à sa juste place », La Tribune, lundi 7 juin.
  10. APPERT O. (2004) : « Pétrole : Le calme après la tempête », La Tribune, mercredi 30 juin.
  11. DONNELLY R. (2004): « Dear Oil Brake, Drag Or No Big Deal ? »,
  12. Export Finance and Insurance Corporation, 20 august.
  13. WORLD BANK (2004) – Realizing the Development Promise of the Doha Agenda – Global Economic Prospects.
  14. MANDILL C. (2004) : « Le marché n’a pas besoin de pétrole, mais de confiance et de sérénité », interview à La Tribune, 26 août. C’est ce que montre aussi avec force A. Vigier dans ce numéro de la revue Economie et Politique.
  15. Ces chiffres sont extraits des différents rapports d’exercice du groupe ainsi que des Carnets de l’actionnaire.
  16. KERDREL (de) Y. (2004) : « Le baril des danaïdes de Total », Les Echos, jeudi 26 août.
  17. Les réserves prouvées étaient identiques en 2002 à celles de 1992, soit 1mbj, 40 années au niveau de consommation actuel, grâce à une réévaluation des gisements existants compte tenu des progrès réalisés dans la récupération de pétrole. Cf. Radane P.(2004).
  18. Ibid.
  19. BRI (2004) op.cit.

Prix du pétrole : les compagnies mettent le feu

Alain Vigier

Le prix du pétr ole br ut sur les mar chés à terme a augmenté de 40% au cours de l'année dernière pour dépasser, aujour d'hui, les 45 dollars le baril.

Les économ istes amér icains commencent à se poser, avec inquiétu de, la quest ion des consé quences de cette situat ion sur la croissance et l'emploi.

Encor e faut-il relativiser les choses dans la mesur e où le dollar a connu une dépréciation de l'ordre de 20% depuis ce que l'on parlait d'un prix souha itab le de 25/28 dollars . Pour expliquer cette évolution des prix il nous faut distinguer ce que nous pourr ions appeler les facteurs « fondamentau x » des facteurs « circonstanc iels ».

Dans la première caté gorie on trouve sur tout le déséquilibre entr e l'impor tance des invest issements et l'ampleur du développement de la deman de de produits énergétiques aux USA et en Asie notamment au Japon et en Chine. En l'absence d'invest issements dans le raffinage aux USA afin de renta biliser au maximum les insta llations existantes , il s’est développé une tens ion sur les marchés des car burants dans ce pays.

On peut obser ver une démar che quelque peu similaire chez tous les grands pétr oliers . Les producteurs de l'OPEP bien que les motivations aient été différentes au départ rejoignent semb le-t-il l'orientat ion généra le.

Longtemps pr éoccu pés d'atte indre les prix de 25/28 dollars , ils n'ont pas vu l'intérêt à invest ir pour créer de nou velles capacités de production. En fait ces dernières sera ient même tombées de 34 millions de barils par jour à 30 millions au cours des deux dernières décenn ies. Cela, pas seulement en raison de troubles et de guerr es. Ces pays restent cependant confiants et se disent capables de faire face rapidement à un accr oissement de la deman de.

On tr ou ve dans les facteurs « circonstanc iels » les « difficultés » du russe « Youkos », les inquiétu des des amér icains par rappor t à la situat ion au Venezuela d'où proviennent 15% de leurs impor tat ions de pétr ole br ut mais sur tout par rappor t à l'inconnu de la production irakienne . Tout ceci contr ibue natur ellement , à accentuer l'accès de fièvre des marchés à terme déjà animé par  des négociants , des producteurs , des consommateurs comme par exemple les grands transpor teurs préoccu pés de « fixer » leurs prix de vente ou d'achat. Les marchés voient auss i apparaître de plus en plus les fonds de pension et les hedge funds (gestions de placements en Bourse) att irés par la ner vosité des échanges de matières premières. Mais là auss i il faut relativiser les choses . Actue llement les prix pour livraison dans douze mois se situent en-dessous de 40 dollars .

Par ailleurs le coût du brut pour les grands pétr oliers ne se situe pas au niveau de ce marché.

Le seu il de renta bilité pour leurs investissements dans le domaine de la production qui se situait à 10 dollars sera it remonté mais restera it dans la limite de 17 dollars . Quant à leurs achats com plémenta ires, ils se situaient à un niveau inférieur au marché à terme qui leur ser t par contr e pour l'indexation de leurs transact ions . C’est ce qui explique les bénéfices cons idéra bles que les pétr oliers tirent des hausses du prix du brut. C'est pour quoi ils « consacr ent » les prix cotés sur les Bourses de New York et de Londres comme référence du marché.

Les gouvernements ne sont pas enclins à croiser le fer pour atténuer les effets de cette évolution des prix et acce ptent de jouer le jeu d’autant que la hausse des prix des produits pétroliers entra înent une majorat ion mécan ique de la taxe sur la valeur ajoutée et bien que cette tens ion ait des effets néfastes sur le développement de l’industr ie automob ile.

Les « circonstanc iels » vont évoluer dans un sens ou dans l'autr e en fonct ion des événements . Il faudrait pourtant essa yer, lors que les prix s’affolent, de casser la spirale à la hausse insu pp or tab le pour les usa gers et forcément nuisible au développement de l’économ ie. Le gouvernement de la gauc he plurielle confronté à une évolution du même type avait été contra int de mettr e en place, bien que timidement , un système rendant la TIPP (Taxe intér ieure sur les produits pétr oliers principale taxe pétr olière) « flottante » afin d'éviter les effets des hausses sur le niveau des revenus de la TVA. Il faudrait, dans la foulée, d'une réact ivation et d'une réactua lisat ion d'une telle mesur e revoir l’ensem ble d'une fisca lité excess ive et tétan isante . On avait auss i envisagé des « ponct ions » sur les « super bénéfices » pétr oliers . Cette quest ion pourra it êtr e abordée d'une manière plus inst itut ionne lle. Raymond Barr e avait, dans le passé , bloqué, non sans un cer tain succès , les marges des négociants « en valeur absolue » afin de casser la spirale inflationniste. Dans le même es prit la marge bénéficiaire des secteurs pour raffinage/ distr ibution des grandes sociétés pétr olières pourra it êtr e « réévaluée » en par tant d’un coût d’appr ovisionnement en pétr ole brut calculé à des prix just ifiés ou ar bitra irement au prix forfaitaire de 25/28 dollars actua lisés si l'appr ovisionnement app ara issa it, dans les com ptes d'exploitation, évalué au prix dits de « marché », c'est-à-dire des marchés à terme . Les revenus fiscau x supp lémenta ires pourra ient êtr e affectés à des allégements fiscau x sélectifs comme au financement et à la production d'éner gie com plémenta ire ou alternat ive non polluante . Quan d aux fondamentau x il faudrait obser ver attent ivement leur évolution afin de détecter à temps les prémices d'une raré fact ion prévisible du pétr ole au cours des prochaines décenn ies.

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