Economie et Politique - Revue marxiste d'économie

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L'emploi, préoccupation numéro un des européens

Les sondages de cette fin nov embre le confirment tous. Loin devant la sécurité, la crainte du terrorisme, l'emploi est devenu en France selon l'Ifop, le CSA ou autre Sofres le plus gros souci des personne s interrogées. La tendance est la même dans toute l'Europe avec des pointes d'inquiétude peut être plus marquées encore en Allemagn e qui après une récession en bonn e et due forme, est entrée dans une période de reprise très molle.

Au tota l les Quinze com ptent officiellement aujourd'hui 14,1 millions de chômeurs . Et encor e ce chiffre de l'organisme stat istique de la comm ission, l'institut Eurostat , qui sera de toute évidence révisé à la hausse à la fin du mois de novembre, sous-estime-t-il très largement la réa lité du phénomène . Eurostat adopte en effet une définition très restr ictive du chômage. Selon l'organisme 8,8% de la population de l'UE sera it touchée (cont re 8,1%, un an au para vant) . Mais si l'on tient com pte des ou bliés des obser vateurs bruxellois pour beaucou p des femmeset que l'on y ajoute tous ceux qui sont contra ints à des tra vaux auss i épisod iques qu'ultra-précaires, il faudrait sans doute doubler le nom bre de sans emplois eur opéens .

Depuis des décenn ies l'Europe tra îne derr ière elle un chômage de masse qui représente l'équivalent d'un pays moyen de l'UE. La population de ce « chômage land » croît désorma is à un rythme soutenu , les charr ettes de licenciements se multipliant, en par ticulier dans le secteur industr iel. Cette exclusion mass ive du tra vail est ressent ie avec d'autant plus de violence et de douleurs qu'elle est perçue , souligne le sociologue allemand Gerhard Strutz, « comme une négation de soi, de son rôle utile dans la société, sur tout quand elle est assoc iée à l'absence d'espoir de réintégrer rap idement et dans des con ditions décentes le circuit du tra vail »

Les dirigeants politiques eur opéens bien consc ients des inquiétu des croissantes des populations ont fait remonter l'em ploi ou la format ion au tout premier plan de leurs discours et de leurs initiatives. Jean Pierr e Raffarin en France lance le chèque em ploi entr eprise. Ger har d Schröder place les réformes drast iques engagées sur le terra in social comme un moyen de stimuler l'emploi en rappr ochant délibérément son « agen da 2010 » de celui ébauc par les Quinze, il y a trois ans au sommet de Lisbonne .

La stratégie de Lisbonne

Les Quinze ont en effet avancé une méthode à Lisbonne qui fut présentée comme le moyen de « relancer l'emploi et de développer l'act ivité dans les nou velles techno logies. »

L'objectif proclamé est très ambitieux puisqu 'il s'agit de par venir au « plein em ploi » d'ici à 2010. Seulement les annonces de mise à niveau de la main d'œuvre européenne afin de lui permettr e de mieux affronter les évolutions liées à la révolution informat ionne lle, n'ont pas été suivies d'engagements réels sur le terra in. Pis sur le front direct de l'emploi les remè des précon isés , loin de terrasser le mal, en accentuent au contra ire la virulence .

Le par tage du tra vail ou l'accentuat ion de la press ion sur son coût qui sera it trop élevé et donc res ponsa ble des hésitations des entr eprises à embauc her, const ituent en effet la référence . D'où les forcings pour un type de refonte des marchés du tra vail qui rédu it les prestat ions de l'assurance chômage, culpabilise les chômeurs et cherche à leur imposer un retour de gré ou de force dans un emploi, même s'il est sous-payé et ne corr es pond en rien à leur qualificat ion. Cette recherche de « l'employabilité » marque en fait la prédominance du traitement du chômage à l'anglosaxonne dans les orientat ions de l'UE. On pèse sur les charges qui devraient êtr e assumées par les agences pour l'emploi et les entr eprises, quitte à augmenter le volant des « working poors » ( tra vailleurs pauvres). Le tout visant natur ellement à com primer la par t de la valeur ajoutée pour les salaires, les dépenses sociales et la format ion afin d'accr oître la renta bilité financ ière des groupes.

Les initiatives de croissances des gouvernants européens qui se multiplient visent également à répondr e aux préoccu pations montantes à l'égard de l'em ploi. Les projets avancés par le plan de relance franco-alleman d, de la présidence italienne du conse il ou de grands tra vaux de la Commission, corr espondent à des enjeux cruc iaux, comme la modern isation et l'extens ion des infrastructur es de trans port européens ou le sout ien à la recherche et aux nouvelles techno logies. Mais le montant de ces investissements n'est pas chiffré et l'app el à des financements publics est bann i, pour cause de creusement des déficits budgétaires incompatible avec l'es prit du pacte de stab ilité; es prit qu'on enten d, suprême contra diction, préser ver coûte que coûte même si sa lettr e s'avère imposs ible à respecter comme le prouve les débats sous haute tens ion de ces dern ières sema ines à la Commission et au sein de l'eur o-groupe. Du cou p les dirigeants de l'UE ont décidé de financer ces programmes en faisant appel prioritairement à des capitaux privés par le relais de la Banque Européenne d'Invest issement (BEI). C'est dire la contra inte de renta bilité qui risque de peser sur ces aména gements du futur eur opéen.

A l'issue des différentes réun ions de lancement de ces plans de relance on a beaucou p insisté sur leur caractèr e « complémentaires des réformes engagées dans le domaine de la fiscalité et de la protection sociale », celles ci étant présentées comme le cœur de la stimulation de la croissance .

A l'aune des réformes fiscales déjà expérimentées d'abord en Allemagne, puis en France et en Italie dès 2001 on peut douter des effets d'une telle médication. Les cadeaux aux plus riches et au patr onat à nou veau programmés en 2003 en France et en Allema gnese sont tradu its p ar un manque de recettes pour les finances publiques et une chute des dépenses sociales. Ce qui a pesé à son tour sur les con ditions de vie de la grande majorité des citoyens et donc en fin de com pte sur la consomma tion.

Même consé quences pour les réformes des États providence , présentées pour tant elles auss i comme des paramètr es décisifs pour l'amé liorat ion de la com titivité des « lieux de production eur opéens ». Car en amputant les pr estat ions d es chômeurs , les pens ions des retra ités , les remboursements des malades on accr oît toujours davanta ge les difficultés de la plus grande par tie de la population et on alimente en fin de com pte le marasme .

Les regards tournées vers l'Amérique

Le « bout du tunne l » pour les dirigeants eur opéens , ce sera it en fait une reprise vigour euse aux États -Unis. Le raisonnement est simple : les entr eprises eur opéennes rendues plus com pétitives grâce aux réformes « douloureuses mais incontourna bles » des systèmes sociaux pourraient alors par tir à la con quête de nou veaux marchés. La production sera it « boostée » par la hausse des exportations et du cou p un cercle vertueu x pourra it enfin êtr e enclenc hé, la croissance retr ouvée alimentant une dynamique de création d'emplois.

Le problème c'est que le scénar io de redémarra ge de l'économ ie amér icaine reste incer tain. L'endettement de tous les acteurs économ iques a atte int des sommets et pèse sur lui comme une épée de Damoc lès. De plus la faiblesse du billet ver t, entr etenue et même utilisé comme une arme de guerr e économ ique par les Etats-Unis, agit comme la plus efficace des barrières douan ières en renc rissant le coût des produits eur opéens sur les mar chés mond iaux les prix sont le plus souvent libellés en dollars . Surtout , si un retour à la croissance est indispensab le, elle n'est pas, en soi, suffisante pour lutter contr e le chômage. Avec une augmentat ion du PIB for te ces derniers mois les États Unis ne créent pas beaucou p d'emplois. Le contenu de la croissance est donc décisif.

L'anti-modèle hollandais

 

En Europe la descente aux enfers de ce qu'il a été longtemps con venu d'appeler le modè le néer landais est pleine d'ense ignements . Voilà un pays qui en période de haute conjonctur e a poussé très loin la ré-organisation de son marché du tra vail. Pour augmenter la renta bilité financ ière tout en tendant vers le plein emploi, le modè le hollandais a misé sur un accor d consensue l échangeant « modéra tion » salariale contr e par tage du tra vail. Les Pays-Bas ont ainsi été le pays qui a com pté le plus de contrats par tiels, précaires, à durée déterm inée d'Europe, voire du monde développé. Ils ont const itué le modè le de référence eur opéen de plein emploi qui a largement ins piré la « straté gie de Lisbonne . » Mais aujour d'hui tout s'écroule. Le royaume bata ve conna ît la plus spectacu laire augmentat ion du chômage des Quinze. Son taux est passé de 2,7% en 2002 à au moins 5, 3% en 2003 et il sera à 8%, selon les plus optimistes prévisions, en 2004. Le par tage du tra vail com biné à l'écrasement de ses coûts ne résout pas le problème. Tôt ou tar d il l'aggrave.

Les innom brables emplois fragiles et précaires générés par la croissance malsaine de la fin des années 90 sont auss i ceux qui dispara issent le plus rap idement aujourd'hui. Ce modè le ne visait qu'à adapter les salariés aux contra intes d'un système taillé sur mesur e pour garant ir de somptueuses rentes aux capitaux financ iers . Sous la haute vigilance d'une Banque Centra le Européenne qui con duit une politique monéta ire restr ictive, hyper-centra lisée.

On ne peut pas com poser avec ces dogmes tout en préten dant instaur er une vraie dynamique de croissance , for te en créat ions d'emplois. L'Europe souffre d'une terr ible maladie de langueur dont la crise qui secoue le pacte de stab ilité est l'un des plus spectacu laires symptômes . Pour guérir il lui faut une tout autr e politique qui lui permette de commencer à s'émanc iper de la tute lle qu'ont placé sur elle les marchés financ iers . C'est la con dition pour se montr er à la hauteur de la préoccu pation première et grand issante des citoyens eur opéens .