Economie et Politique - Revue marxiste d'économie

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Réduire la durée et l’intensité du travail. Former et embaucher

En 1997 le projet de réduction du temps de travail porté par la gauche soulevait un immense espoir. Ce fut une des raisons de la victoire électorale. Les 35 heures hebdomadaires étaient une revendication depuis au moins 20 ans. Elles exprimaient l'aspiration des salariés dans leur ensemble à disposer de plus de temps libre hors du temps contraint par le contrat de travail ; pour les travaill eurs exposés à des travaux pénibles ouvriers, employées de la grande distribution, personne l des hôpitaux…elles étaient le moyen de limiter la fatigue, le stress et l'usure physique prématurée. La réduction du temps de travail était un moyen efficac e de faire reculer le chômage de mass e.

Du côté du patr onat l’enjeu était déterm inant . En effet la quest ion du temps de tra vail est au cœur de l’exploitation du travail. « permettez moi de faire travailler 10 minutes de plus par jour et vous mettrez une petite fortune dans ma poche » disait un chef d’entr eprise anglais, cité par Marx dans le Capital, au milieu du 19e siècle, et, se sentant l’âme poète , il ajouta it « les atomes du temps sont les éléments du gain ». Tout était dit. Ce patr on expliquait à sa manière qu’une fois le salaire fixé (journa lier à l’époque) le temps de tra vail effectué en plus de ce qui est nécessa ire pour payer le salaire est sour ce de profit, toute heur e en plus du profit en plus, toute heur e en moins du profit en moins. D’où la déclarat ion de guerr e aux 35 heur es par le Medef dès l’automne 1997.

Dans cette guerr e le Medef a jeté toutes ses forces. Il a man œuvré pour des lois à son avanta ge en obtenant une série de concess ions : annua lisat ion, forfait jour pour les cadres, astr eintes , temps par tiel encoura gé, aucune obligation d’embauc he dans la seconde loi, 110 milliards de francs d’allègements de cotisations sociales, facilités pour les heur es supp lémenta ires… Il a ensu ite pesé pour que la grande majorité des accor ds lui soit favora ble, en rédu isant le temps de tra vail le moins poss ible, en excluant notam ment les temps de pause du temps de tra vail effect if, en allant au-delà des dispos itifs de flexibilité permis par la loi, en embauc hant le moins possible, souvent pas du tout , en par ticulier dans les plus grandes entr eprises, en gelant les salaires pour un, deux ou trois ans , sous le fallacieux prétexte du «coût des 35 heur es». Des accor ds de surcroît souvent illégaux et censurés comme tels par les tribunau x. On com prend dès lors que le bilan des lois Aubry soit très contrasté . Si 4 à 5 millions de salariés ont connu la réduct ion du temps de tra vail atten due de 4 heures, les autr es n’ont obtenu qu’une réduct ion limitée de une ou deux heures du fait de la récupérat ion des pauses et de congés ou rien du tout en par ticulier dans les PME. Les tra vailleurs , en majorité, sont satisfaits de l’amé liorat ion de leurs con ditions de vie grâce à une réelle RTT, même lors qu’elle est limitée. Il en va tout autr ement pour les con ditions de tra vail puisque la moitié des salariés ayant connu la réduct ion du temps de tra vail se plaignent d’une aggravation du fait de l’intens ité accrue du tra vail, causée par l’insuffisance ou l’absence d’embauc he et par la flexibilité des horaires.

L’effet sur le chômage est resté très limité. Les chiffres officiels parlent de 400 000 emplois créés ou préser vés, la réalité est sans doute inférieur e à 200 000 car une bonne par tie des emplois inscr its dans les accor ds sont dus à un effet d’aubaine, ils aura ient été créés , même sans RTT. De plus beaucou p d’emplois officiellement créés à cette époque que ce soit par la RTT ou par la croissance étaient précaires et ont été détru its depuis deux ans .

Ceci dit, dans les entr eprises les salariés ont pu imposer des accor ds dans de bonnes con ditions la RTT a fait la preuve de son efficacité, tant pour les con ditions de vie, de tra vail que pour l’emploi. Ces bons résu ltats ont auss i été observés dans beaucou p de petites entr eprises le chef d’entr eprise n’a pas cherché à tirer un bénéfice supp lémenta ire de la RTT.

Les résu ltats financ iers sont tout à l’avanta ge des actionnaires qui enca isser ont en 2004 18,2 milliards d’eur os d’aides publiques au titre de l’addition des allégements Jupp é, Aubr y et Fillon pour une dépense en salaires au titre des embauc hes nou velles de 6 milliards d’eur os si on retient l’hypothèse haute de créat ions d’emplois. Le gain pour les act ionna ires est donc d’au moins 12 milliards d’eur os.

Ce ne sont pas les 35 heures qui ont coûté au pays mais les allègements de cotisations voulues par le Medef.

Et le Medef a le toupet de se plaindre, d’imputer à la réduct ion du temps de tra vail les difficultés des entr eprises , l’aggravation de la crise et tous les mau x de la société. Ses por te-parole de droite, du député de base au Premier ministre s’en prennent à ce qu’ils appellent , parlant des lois Aubr y, des textes contra ignants , alors que nous l’avons vu les avanta ges et les soup lesses obtenus par les patrons les com blent d’aise. Régulièrement les médias font témo igner des chefs d’entr eprise qui se plaignent du coût des 35 heur es , nous mettons au défi ces témo ins de présenter des com ptes qui montr era ient , à production égale, une augmentat ion de la masse salariale (salaires + cotisations) après la RTT.

Mais ce n’est plus la guerr e contr e les 35 heur es que mène Sellières, c’est une nou velle bata ille pour l’augmentation du temps de travail qu’il engage. Il s’agit de mettr e en cause non seulement les 35 heures mais auss i les 39 heures de 1981, les 40 heur es de 1936 et même les 48 heur es de 1919. Il se garde bien de deman der l’abrogation des lois Aubr y qui offrent tant d’avanta ges aux actionna ires, mais il veut obtenir que les négociations de branc he et d’entr eprise permettent de déroger à la durée légale, aux durées maxima et à l’ensem ble de la législation sur l’organisation du temps de tra vail avec encor e plus de flexibilité. Comme pour les cadres avec le forfait jours , la loi ne réglerait plus que le droit au repos, 11 heur es entr e deux journées de tra vail. Ceux qui dénonça ient le forfait jour comme un précé dent dangereux pour l’ensem ble des salariés avaient malheur eusement raison. Comme pour les retra ites et la sécur ité sociale, c’est une vaste offensive contr e une grande con quête des tra vailleurs qui est engagée.

Le Medef et la droite tentent pour cela d’obt enir le consensus ou au moins la démo bilisat ion des salariés. Ils veulent à cette fin réussir le tour de force de s’appuy er sur le mécontentement d’une grande partie des salariés après la mise en œuvre des lois Aubry alors qu’ils sont à l’origine, nous l’avons vu, de toutes les raisons des déceptions, ils ass imilent dans l’es prit de l’opinion lois Aubr y et 35 heur es, lois Aubr y et réduct ion du temps de tra vail.

Ils reprennent en cœur le thème éculé du « tra vaillez plus pour gagner plus », si ce piège fonct ionna it, les tra vailleurs iraient au devant de nouvelles déce ptions. En effet, à l’exception des heur es supp lémenta ires occas ionne lles, l’augmentat ion du temps de tra vail collect if habituel n’a jamais permis l’augmentat ion dura ble des salaires. Le salaire c’est le prix de la force de tra vail, il est aujour d’hui le plus souvent négocié et payé au mois et il est , sous réser ve en France du Smic, fonct ion de la qualificat ion, des luttes des tra vailleurs et sur tout de l’offre et de la deman de, d’où la tendance à la baisse en période de chômage élevé. C’est d’ailleurs le plus souvent dans les pays, les branc hes, les métiers ou les entr eprises on tra vaille le plus, les qualificat ions sont les plus basses , il y a le plus de chômage, que les salaires sont les plus bas.

Phase actue lle de cette offensive, outr e le jour travaillé en plus difficile techn iquement à mettr e en œuvre, c’est la loi Fillon sur le dialogue social qui permet l’augmentat ion du cont ingent d’heur es supp lémenta ires (jus qu’à 468 heur es, c’est à dire 44 heures en moyenne) par simple accor d d’entr eprise, y com pris lors qu’il est signé par un salarié mandaté -désigné.

Les raisons qui fondent depuis des décennies la revendication de la réduction du temps de travail restent pleinement d’actualité :

Les tra vailleurs as pirent toujours à plus de temps libre pour leur vie personne lle, pour s’occu per de leur famille, pour leurs loisirs, pour se cultiver, pour voyager, pour se consacr er à des activités sociales. Sensibles aux cam pagnes menées contr e la RTT, déçus par les lois Aubry ou trompés par les promesses de salaires plus élevés, des salariés peuvent se prononcer à l’inverse à l’occas ion d’ enquêtes d’opinion. Mais aucun ne voudrait en réa lité tra vailler plus pour le même salaire et pres que tous souha itent tra vailler moins si le salaire est maintenu et progresse et si la RTT est mise en œuvre sans aggravation des con ditions de tra vail. D’ailleurs , l’act ion syndicale a été asse z for te et déterminée pour imposer de bons accor ds, les salariés sont prêts à se battr e pour défendre leurs nou veaux acquis. Les luttes du printem ps 2003 sur les retra ites ont auss i montré , s’il en était besoin, l’attac hement des salariés à la limitation du temps de tra vail.

Sept à huit millions de personnes sans em ploi ou en sous-em ploi (salariés à temps par tiels contra int, intér imaires, CDD…). Au tota l un salarié sur trois privé tota lement ou partiellement privé de travail. Pour éra diquer le chômage il n’y a pas quarante pistes à explorer, quelque soit l’efficacité des mesur es prises par ailleurs , il y en a quatr e : augmenter la quant ité de tra vail (croissance ), diminuer la population active (allongement des étu des, retra ites , évolution démo graph ique) , diminuer l’intens ité du tra vail (productivité) ou répar tir autr ement le tra vail (RTT) .Il faut bien se rendre à l’évidence , avec un tel niveau de sous emploi on ne peut com pter sur le seul retour (hypothétique) de la croissance ou sur l’évolution démograph ique pour éra diquer le chôma ge. Par ailleurs la France détient la seconde place au monde pour la productivité par heure de tra vail, la première de tous les grands pays, la flexibilité accrue étant une des causes de ce maillot jaune . De plus la révolution informat ionne lle permet de génér er de nouveaux progrès de la productivité.

La réduction du temps de travail reste donc une voie incon tournable pour particip er à l’éradication du chômage et du sous emploi.

La richesse de notr e pays, le volume des profits et leur par t dans la valeur ajoutée , les dépenses d’indemnisation du chômage pourra ient , avec d’autr es choix de gest ion, contr ibuer à une réduct ion impor tante du temps de tra vail avec maintien des salaires et embauc hes corr espondantes . De même , la deman de intér ieur e augmentée grâce à de nouveaux revenus salariaux aura it un effet bénéfique pour les carnets de comman des et donc pour l’emploi.

Tout nous oblige à proposer une nouvelle éta pe de réduc tion du temps de tra vail. De plus si on cons idère ensem ble les salariés qui travaillent bien plus que la durée légale, ceux qui travaillent entr e 35 et 39 heures, ceux qui sont contra ints au temps par tiel, les précaires qui ne tra vaillent qu’une partie de l’année et les chômeurs com plets qui ne travaillent pas du tout , la moyenne du temps de travail s’établit à environ 28 heures par semaine. Par consé quent , fixer, à un terme rappr oché, la durée légale à 32 heures avec maintien des salaires, n’affaiblirait pas les capacités productives. A la condition, inséparable de la RTT : la mise en formation massiv e des travaill eurs sans emploi ou en sous emploi et notamment des millions de jeunes sans qualification ou insuffisamm ent qualifiés, la formation doit nécessairement acc ompagn er le processus de réduction du temps de travail pour que les personne s sans emploi puiss ent pourvoir les emplois libérés, ainsi qu’aux nécessaires créations. Mais on peut auss i agir, dans l’imméd iat, pour que les lois Aubr y soient com plètement appliquées , avec les amen dements obtenus par les députés commun istes . L’orienta tion actue lle des tribunau x favorise cela. On peut ainsi obtenir les 35 heures pour les 5 millions de salariés qui n’en bénéficient pas encor e en obligeant au paiement dissuas if des heur es supp lémenta ires; on peut faire reculer la flexibilité en exigeant la renégociation des accor ds illégaux qui ne com por tent pas le calendrier de la modu lation, on peut proposer la renégociation des accor ds qui ont con duit à l’aggravation de l’intens ificat ion du tra vail en reposant le problème des embauc hes et des mises en format ion nécessaires…