Economie et Politique - Revue marxiste d'économie

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La suraccumulation à crédit pour les exportations de capitaux s’envenime

Fdéric Boccara

L’endettement intérieur total français (EIT) est reparti à la hausse, boosté essentiellement par celui des entreprises (ici : l’EIT des ENF(1)) tandis que celui de l’Etat ralentit (en termes absolus) et que celui des ménages plafonne car il y a le boom spéculatif immobilier pour les ménages aisés. L’endettement des ménages ralentit même tout récemment

 

 

Endettement des entreprises et inflation… de capitaux…

 

Cet endettement va de pair avec une accélération très forte des exportations de capitaux depuis la France vers l’étranger (67,2 milliards en 2004, 51,1 en 2005 et déjà 115,2 milliards en 2006, dont 30,6 milliards au 3ème trimestre) exportations de capitaux que cet endettement des entreprises finance apparemment dans une large mesure.

 

Il s’agit d’exportations de capitaux à crédit et/ou financées par l’inflation des bourses, en grande partie pour délocaliser les productions (délocalisations absolue ou relative), mais aussi pour rechercher la croissance financière (placements plus ou moins spéculatifs notamment aux Etats-Unis, directement ou à travers le Luxembourg ou Londres).

 

Dans le même temps, la croissance de la masse monétaire s’accélère dans la zone euro (2) bien plus que le Pib, alimentant les discours sur une montée de « l’inflation » et l’action politique contre les salaires et les dépenses sociales et publiques. En effet, il semble bien que ces exportations de capitaux massives, à crédit, alimentent la croissance de la masse monétaire sans pour autant qu’elles ne créent beaucoup de richesses réelles (peu d’accélération de la croissance du Pib prévue au total pour 2006, et un ralentissement au 3ème trimestre, en euros courants (3)).

 

D’où la contradiction apparente entre une masse monétaire qui accélère nettement entre 2004 et 2006 (passant d’environ 5% à + 8% -10%) et un Pib dont la croissance plafonne et même ralentit. Cette contradiction alimente une pression inflationniste : plus de monnaie ayant pour contrepartie à peu près les mêmes richesses. Mais les raisons de ces pressions inflationnistes sont ailleurs que du côté montré du doigt par nos gouvernants et les responsables de la BCE, prétendument les salaires, les dépenses sociales et publiques.

pourles exportations de capital contre l’emploi

En réalité, on constate une très faible inflation des salaires et des prix à la consommation (si l’inflation à la consommation globale est faible, les prix s’envolent pour les produits et services des ménages modestes (loyers, énergie), les baisses de prix de certains produits (haute technologie,...) ne profitent essentiellement qu’aux ménages aisés.

En revanche, c’est à une inflation des profits et des capitaux qu’on assiste. Cette relation peut déjà s’observer sur la décennie passée, mais il semblerait que l’on assiste à une accélération considérable du mouvement en faveur des exportations de capitaux, et des exportations de capitaux « à crédit » : l’endettement venant appuyer et compléter les fonds levés par les profits, sans parler de la survalorisation boursière des capitaux.

 

Jouent probablement deux ensembles de phénomènes. D’une part, un nouveau cycle de délocalisations qui touche largement l’industrie mais aussi les services, et avec une interaction entre ces deux ensembles sectoriels.

 

Exportations de capitaux, 2 exemples :

les placements aux USA et les délocalisations

  • Quand un spéculateur rachète avec son argent (crédit + profits) depuis la France des bons du Trésor US, ce sont des exportations de capitaux.
  • Quand SEB ferme une usine en France, pour cause de déficit, et achète son concurrent en Chine, ce rachat constitue une exportation de capital. Elle aurait coûté 300 millions d’euros, or SEB serait déficitaire de 100 millions. Comment ce rachat a-t-il été financé : trésor de guerre (profits passés accumulés) ou crédit des banques françaises ? probablement un peu des deux.

D’autre part, la spéculation financière mondiale conjuguée avec un élément de « blocage » du côté de la politique monétaire européenne. Les capitaux spéculatifs sont fortement incités à bénéficier des rendements hors Europe (4) tandis que la BCE n’augmente que faiblement ses taux réels vis à vis des autres places. Les pressions contre la hausse des taux sont en effet fortes : d’un côté les grands groupes européens ne souhaitent pas une hausse car ils y trouveraient leur compte, étant parmi les principaux exportateurs de capitaux qu’ils empruntent moins cher qu’aux Etats-Unis (5), de l’autre côté il y a probablement une réticence forte à mettre à plat ventre les PME et les sous-traitants, premières victimes d’une hausse des taux courts, renforcée par l’importance de leurs crédits de trésorerie.

Avoir deux yeux ? mais aussi deux leviers !

Alors le président du Conseil d’Analyse Economique auprès du premier ministre, le professeur De Boissieu, peut bien s’étonner dans Les Echos du 10 novembre dernier en se demandant « sont passées les liquidités ? ». Si c’est pour conseiller comme il le fait en conclusion de « suivre deux indicateurs » : « l’inflation au sens habituel et (la) déflation des prix d’actifs (c’est à dire des capitaux) », c’est non seulement un peu court, car il faut surtout agir, mais c’est inverser complétement les choses, car il s’agit bien de faire reculer la suraccumulation d’actifs. Il ne faut pas seulement deux yeux, mais aussi deux leviers, et des milliers de bras. En réalité, la politique monétaire de la BCE est prisonnière du Traité de Maastricht et des dogmes capitalistes qui l’empêche d’agir de façon différenciée, selon les deux dimensions soulignées par cet économiste (la production des biens, d’une part, l’inflation de capital de l’autre). Car une politique monétaire unique est par principe non sélective. Il lui est impossible, dans ces conditions, d’être disuasive envers les exportations de capitaux stériles (spéculatives ou pour délocaliser contre le potentiel existant) et favoriser dans le même temps le crédit pour développer l’emploi et le potentiel de croissance réelle socialement utile et efficace (depuis l’investissement matériel créateur d’emploi, jusqu’à la R&D, en passant par le financement des services publics).

golène et la BCE

Ségolène Royale peut bien à juste titre mettre la BCE sur la selette, si c’est, comme elle le fait, pour appeler à une baisse des taux en général, par nature uniforme, surtout si on ne met pas en cause les traités européens actuels, cela relancerait les exportations de capitaux contre l’emploi et la croissance en Europe, bref, la suraccumulation de capitaux. La grande question politique est qu’il faudrait pouvoir monter les taux pour les emprunts servant à des exportations de capitaux spéculatifs ou jouant contre la croissance utile ici, et au contraire les baisser pour d’autres emprunts. Sinon, une hausse des taux, comme actuellement, tue l’emploi, l’investissement, etc. C’est cela la sélectivité du crédit ! Mais alors cela renvoie à la question de savoir quels sont les critères qui permettent de sélectionner les emprunts dont on baisserait les taux. C’est bien une question éminement politique qui doit sortir des cénacles d’experts pour devenir l’affaire des citoyens. Car c’est quand même de l’argent de tous qu’il s’agit. Pour faire court, on les abaisserait pour les projets qui développent l’emploi, la VA (valeur ajoutée), la formation, les coopérations internationales et le social, facteurs d’une croissance utile, juste et efficace.

De tout autres pouvoirs sur le crédit pour une démocratie vraiment transformée

Mais cela ne peut pas se faire de façon administrée, «d’en haut» à Francfort (siège de la BCE), voire à Paris (siège de la Banque de France). Mais au contraire en prise sur les besoins des bassins d’emploi et de vie, sur ce qui s’y passe, et donc avec les gens. Voilà une démocratie participative ayant pouvoir sur ce qui compte ! Donc une démocratie d’intervention citoyenne et sociale. Cela ouvre la voie à une toute autre construction monétaire institutionnelle, du local au global, jusqu’au FMI. Car il faudrait des institutions ouvertes économiques et sociales, dans les bassins et dans les entreprises, ces questions seraient instruites, examinées, appuyées sur des informations fournies par les entreprises et par les services publics (Insee, Banque de France, ANPE, AFPA, ministère du travail, …), questions suivies au fur et à mesure des réalisations. On pourrait développer dans le sens d’une autogestion moderne. La mobilisation nationale que peuvent initier les Assises pour l’emploi, sont un moyen de faire porter les enjeux sur ces grandes questions aujourd’hui tellement déterminantes.

 

  1. Il s’agit des entreprises non financières (ENF), c’est à dire hors banques car pour les banques ce concept n’est pas opérationnel statistiquement, mais elles participent bien évidemment de la même logique décrite ci-dessous, en jouant, en outre, des deux côtés.

  2. Cette notion n’a pas de sens au niveau de la France seule.

  3. Au 3ème trimestre, le PIB a même stagné en « volume », c’est à dire en euros constants (croissance de 0%).

  4. Y compris sous forme d’IDE à très cour terme à travers leur implication dans des fonds de pension, en passant par tous les LBO qui, même lorsqu’ils se font en France, nécessitent parfois au préalable une « délocalisation » financière de la Holding à l’étranger (au Luxembourg, par exemple) et donc une exportation de capitaux.

  5. J’ai pu montrer, dans une étude publiée par le Sessi, que les groupes «non financiers» (c’est à dire de l’industrie, du commerce et des services) avaient réalisé directement, en 1998, près de 20% des exportations de capitaux de la France, sans compter celles qui sont réalisées certes par les banques et institutions financières mais pour le compte de ces mêmes groupes «non financiers».

 

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