Economie et Politique - Revue marxiste d'économie

Economie et Politique - Revue marxiste d'économie
Accueil
 
 
 
 

Conjoncture économique à l'automne 2007

Quelles perspectives économiques après la crise des crédits immobiliers «subprime» de l’été ? Quelles conséquences politiques en tirer ? Létat de la conjoncture avant la crise

La crise systémique inaugurée dans les années soixante n’a pas débouché sur les transformations structurelles nécessaires pour créer les conditions d’une nouvelle croissance, répondant durablement aux exigences de la révolution in-formationnelle, de la révolution écologique et de la révolution démographique. Dans le moyen terme, le cycle de croissance amorcé après la crise de la « nouvelle économie » en 2000-2001 pourrait conduire à des manifestations de surac-cumulation financière et matérielle engendrant une récession vers 2010-2012.

Toujours ancré sur la croissance des techniques informationnelles, comme le cycle précédent, ce cycle s’appuie aussi, sur une volonté d’investir le champ de la révo lution écologique, avec en particulier, une relance des investissements dans l’énergie (nucléaire, énergies renouvelables...). Une problématique analogue émerge dans le domaine agro-alimentaire.

Avant la crise financière, une phase dynamique de l’économie mondiale

Nettement sortie de la récession, l’économie mondiale semblait avoir atteint à partir de 2004 un rythme de croissance plus élevé que la moyenne des dernières décennies. Les prévisionnistes s’attendaient, pour les années 2007-2008, à un ralentissement aux États-Unis, à une croissance plus soutenue dans la zone euro. Ils tablaient aussi sur une poursuite du redressement de l’activité au Japon, où les profits des multinationales se sont nettement redressés alors même que les traces de la dépression des années quatre-vingt-dix (prix et salaires en baisse, marasme immobilier...) n’ont toujours pas disparu.

L’essor des «pays émergents»

Mais ce sont surtout les pays «émergents» qui marquent, par leur décollage économique, le paysage d’ensemble, avec des prévisions de croissance toujours proches de 10 % par an pour la Chine, de 8 % pour l’Inde, de 4 % pour le Brésil, de 6 % pour la Russie...

Cette conjoncture est source de dynamisme mais aussi de tensions et d’antagonismes. On voit persister et s’approfondir le principal d’entre eux, entre les États-Unis et la Chine.

Simultanément, des facteurs imprévus apparaissent dans d’autres parties du monde. L’Amérique latine, en particulier, est le siège d’évolutions diverses qui ont en commun de réduire la dépendance de ces pays vis-à-vis des États-Unis. Une étude spéciale mériterait d’être consacrée à ces mouvements et aux potentialités de convergence qu’ils pourraient comporter avec une Union européenne qui se fixerait, elle aussi, des objectifs de développement visant à échapper à la dictature des marchés financiers.

Des perspectives moins favorables pour la zone euro et pour la France

(voir annexe Figure 1).

Les perspectives semblaient d’ores et déjà moins bonnes pour la zone euro, où le plus fort de la reprise semblait passé, avec un net ralentissement au deuxième trimestre 2007. Un élément nouveau, par rapport aux années précédentes, est que la France prend du retard par rapport au reste de la zone euro. Les comptes nationaux du deuxième trimestre constituent ainsi un début de démenti aux prévisions optimistes du gouvernement qui, dans le projet de loi de Finances, tablait sur une croissance comprise entre 2 et 2,5 % pour 2007. La consommation reste assez soutenue (0,6 % au deuxième trimestre) mais la hausse de l’investissement tombe à zéro au deuxième trimestre. Le phénomène le plus marquant est l’apparition d’un déficit commercial depuis 2004, contrastant avec les excédents accumulés par l’Allemagne.

Cette évolution témoigne d’une perte de compétitivité de l’économie française vis-à-vis de ses partenaires commerciaux. Cette perte de compétitivité n’est pas seulement liée au niveau élevé du taux de change de l’euro puisque les pertes de parts de marchés s’observent à l’intérieur de la zone euro. Mais elles ne s’expliquent pas non plus par un niveau «trop élevé» des salaires en France : les calculs de la Banque de France montrent que si la hausse de l’euro depuis 2001 a nui à la «compétitivité» de l’économie française, les coûts salariaux unitaires ont diminué, par comparaison avec ceux des autres pays de la zone euro, jusqu’en 2005 et qu’ils ont peu augmenté depuis lors. C’est donc surtout la position insuffisante de la France dans les nouvelles technologies et, peut-être, dans la période la plus récente, l’effort insuffisant de formation de la main-d’œuvre qui expliquent que l’économie française n’ait pas profité de l’accélération de la croissance mondiale jusqu’au milieu de cette année. Le résultat est que la France continue d’afficher des performances parmi les plus mauvaises des pays industrialisés en matière d’emploi, tandis que les objectifs de finances publiques semblent hors de portée.

Déjà ces ensembles d’éléments suffisaient à mettre en doute la stratégie économique du gouvernement. Les turbulences déclenchées par la faillite de plusieurs opérateurs du marché des titres représentatifs de crédits immobiliers aux ÉtatsUnis ne peuvent que dégrader les perspectives.

La politique de Sarkozy face à la conjoncture

«Idole du MEDEF», Sarkozy cherche à mettre en œuvre des mesures « structurelles » réactionnaires que les gouvernements précédents n’ont pas osé prendre. Il force la privatisation de GDF, lance l’assaut contre les régimes de retraites et ouvre le chantier de la réforme du marché du travail. Mais pour réussir ces «réformes structurelles», il a besoin de croissance. Il espère, grâce à un retour de la «confiance», concilier ces mesures avec le respect du Pacte de stabilité budgétaire. Cet activiste présente deux points faibles, qui tiennent essentiellement au caractère de classe, réactionnaire, de son programme :

  1. son programme n’est pas celui que veulent les Français. Ils le manifestent chaque fois qu’on leur demande de se prononcer sur une mesure concrète dans le domaine économique et social. L’exemple le plus frappant a été, en pleine campagne législative, celui de la TVA sociale mais les sondages donnent la même indication. C’est l’une des raisons qui rendent cruciale, pour Sarkozy, sa capacité de prouver qu’il tient ses promesses.
  2. ce programme se heurte aux réalités de la crise financière (qui dévalorise le modèle américain de pilotage de l’économie par les marchés financiers), du ralentissement conjoncturel confirmé par l’OCDE (qui pourrait rendre impossible le financement du programme compte tenu des contraintes acceptées du Pacte de stabilité), et des dilemmes monétaires (qui place la BCE au centre des critiques au moment où Sarkozy croyait avoir escamoté le problème de la construc-tion monétaire européenne.

La crise financière

Son déclenchement

Rien n’était plus prévisible que la crise des subprime. Il ne faisait aucun doute que l’augmentation des prix immobiliers au cours des dix dernières années dans tous les pays développés (sauf l’Allemagne et le Japon) avait un caractère spéculatif et déboucherait sur une crise dès lors que la hausse des prix du m2 s’essouflerait et que les taux d’intérêt remonteraient. Le premier phénomène s’est manifesté aux États-Unis dès l’année dernière. Il n’y a pas (encore ?) de baisse des prix généralisée à l’échelle des États-Unis mais il suffit que la hausse se ralentisse pour que tout le mécanisme sur lequel était fondé le surendettement de nombreux ménages cesse (on empruntait sur hypothèque en escomptant que la hausse future du bien servant de garantie suffirait à faire face au coût du remboursement) cesse de fonctionner.

Ce qui a donné lieu à une crise, c’est la prise en charge des risques du marché immobilier par le marché financier avec la technique de la «titrisation» : les banques regroupent des ensembles de crédits immobilier figurant à l’actif de leurs bilans et revendent sur un marché des titres qui représentent ces crédits. Cette technique permet en particulier de concentrer sur certaines catégories de titres les crédits qui présentent le risque le plus élevé de non-remboursement, ceux qu’on appelle les crédits subprime.

Pendant plusieurs années, ces mécanismes ont été présentés comme un grand progrès : on confiait au marché la fonction de répartir les risques de façon optimale.

Aujourd’hui, on explique que la dispersion des risques rend impossible leur localisation pour les autorités de contrôle, et que le danger est répandu dans l’ensemble du secteur financier via les relations que les banques entretiennent avec les diverses formes de fonds spéculatif, comme l’a montré le déroulement de la crise.

En réalité, la crise des crédits immobiliers est un nouvel épisode de l’inflation financière qui s’est déchaînée depuis la fin des années soixante-dix

Cette inflation prend racine dans les difficultés de l’accumulation, qui se manifestent dès le milieu des années soixante. Après des efforts infructueux pour relancer la rentabilité du capital par le soutien des interventions publiques et par l’accroissement du crédit (l’«économie d’endettement») l’approfondissement de la crise dans ses différentes dimensions (ralentissement de la croissance, montée du chômage de masse, insolvabilité des pays en développement, approfondissement de la crise monétaire avec la désorganisation du système monétaire international et l’affaiblissement du dollar comme ancrage désormais unique de l’ensemble des relations monétaires internationales) débouche sur une nouvelle stratégie, impulsée par la Réserve fédérale à partir d’octobre 1979 : la prise du pouvoir par les marchés financiers.

La dictature des marchés et des actionnaires a été un puissant levier pour redresser la rentabilité des principaux groupes industriels et financiers. Elle s’est développée en étroite interaction avec la montée des nouvelles technologies, contribuant, avec elles, à modifier le rapport des forces au sein des entreprises et dans la société, au détriment des salariés (1). Elle a accompagné une relance de l’accumulation mais au prix d’une extension de l’insécurité sociale et de la précarité, et du sacrifice d’énormes potentialités offertes par la révolution informationnelle. L’insuffisance des dépenses pour les hommes accentue les facteurs déflationnistes apportés par la révolution informationnelle (gains de productivité par économies de dépenses matérielles et par économies de main-d’œuvre) et engendre, parallèlement, une pénurie de travailleurs qualifiés, tandis que la croissance financière entretient des déséquilibres macroéconomiques (déficit courant américain, politique du dollar «faible») et suscite crise après crise.

Son origine dans la croissance financière

La façon dont l’inflation financière pèse sur la croissance réelle se comprend bien si on considère l’accroissement du stock de capital financier à valoriser, comparé au flux de création de richesses dont est capable l’économie «réelle» (voir annexe Figure 2).

De plus en plus de capital financier exigeant des taux de rentabilité de plus en plus élevés : il faut une économie réelle extrêmement solide pour supporter de telles contraintes ! Le retour de crises spéculatives et de krachs est inscrit dans ce type de croissance soumise de façon étroite aux exigences de la rentabilité financière. Les détenteurs de patrimoine financiers sont sans cesse à la recherche des placements qui procureront la rentabilité exigée par la norme des marchés. Dans les années 90, ce furent les investissements dans les pays d’Asie, jusqu’à la crise de 1997, et, tout au long de la décennie, les investissements dans la «nouvelle économie» de l’informatique et des réseaux.

Après le krach du printemps 2000 et la récession qui s’ensuivit aux États-Unis, l’excès de capital financier et matériel accumulé au cours de cette période fut résorbé mais en partie seulement. Une partie des fonds assoiffés de rentabilité se reporta sur les marchés liés à l’immobilier, ali-mentant la hausse des prix du m2. D’autres sources de forte rentabilité furent recherchées dans les opérations de LBO – les rachats d’entreprises avec effet de levier, meurtriers pour l’emploi et les salaires – qui ont été la plus forte source de croissance des crédits bancaires ces dernières années, ou, à nouveau, les investissements en Asie.

Un défi pour la maîtrise des risques nés de l’inflation financière Responsabilité des banques centrales

Les banques centrales ont joué un rôle déterminant dans le déclenchement de l’inflation financière (depuis le «coup» monétaire de la Réserve fédérale déclenchant le passage à une «économie de marchés financiers» en octobre 1979) et dans sa prolongation. Lors d’une première grosse alerte, le krach boursier de 1987, la Réserve fédérale déjà présidée par Alan Greenspan s’était attirée la reconnaissance du marché en avertissant sans retard qu’elle mettait toute la liquidité nécessaire à la disposition des banques qui en avaient besoin. En 1994, au contraire, un durcissement de la politique monétaire provoquait un «krach obligataire», une remontée brutale des taux d’intérêt à long terme.

En décembre 1996, Alan Greenspan dénonçait l’«exubérance irrationnelle» des marchés financiers ; mais en 1998, il fallut trois baisses successives du taux directeur de la FED pour calmer les remous provoqués par la «crise asiatique» et ses suites avec la faillite du fonds spéculatif LTCM. Cette année, il n’y a pour l’instant eu que la baisse du taux d’escompte de la FED puis, le 18 septembre et le 31 octobre, celle de son taux directeur principal, et l’absence de hausse des taux de la BCE. Mais toutes les banques centrales (y compris la Banque du Japon et la Banque d’Angleterre) ont procédé à des injections massives de liquidités sur le marché monétaire pour rétablir la capacité des banques à se prêter entre elles.

Le montant exact de ces injections n’est pas significatif (elles dépendent de ce qu’on appelle les « facteurs autonomes de la liquidité bancaire») mais elles ont révélé une inquiétude très significative. Ainsi, les banques centrales ont tiré les leçons de la crise de 1929 : on n’étrangle pas l’économie quand les marchés s’effondrent ; mais le « filet de sécurité» qu’elles tendent ainsi pour protéger la croissance pilotée par les marchés est, à chaque épisode, soumis à une tension plus grande.

On observera, par exemple, qu’à la veille de la crise des subprime, caractérisée comme une «crise de liquidité», on ne manquait pas de liquidités dans l’économie européenne : la croissance de la masse monétaire M3 dans la zone euro atteignait le rythme record de 11,7 % en glissement annuel !

La croissance monétaire était moins forte aux États-Unis (6,1 % sur un an) mais il faut se souvenir qu’une bonne partie de la création monétaire européenne finance des placements outre-Atlantique via les exportations massives de capitaux vers le marché financier européen.

Aspects monétaires internationaux

Cette abondance de liquidités est en effet un phénomène planétaire. Depuis la fin de la convertibilité du dollar en or, c’est le dollar qui sert de référence ultime à toutes les mon-naies et c’est aux autorités américaines – Trésor et banque centrale – que revient le privilège de réguler l’ensemble du système. Ces autorités ont favorisé le glissement à la baisse du dollar en vue de rééquilibrer le commerce extérieur américain, en particulier vis-à-vis des pays d’Asie.

Mais ceux-ci, en premier lieu le Japon et la Chine, ne sont pas disposés à accepter une hausse sensible de leur monnaie visà-vis de la monnaie américaine et leurs banques centrales achètent en masse des dollars, faisant ainsi assaut avec la Réserve fédérale dans l’alimentation de l’économie mondiale en liquidités.

Le système monétaire international construit autour de la domination du dollar conduit ainsi à un «jeu non coopératif» entre les principales puissances monétaires, au détriment du développe-ment équilibré de la planète.

Comme on le sait, les conditions qui président à la construction monétaire européenne, dominée par le dollar et en rivalité avec lui pour l’attraction des capitaux à la recherche de rentabilité, font que l’ajustement de l’ensemble des monnaies se fait sur l’euro, pesant sensiblement sur la compétitivité des économies européennes et sur leur potentiel de croissance.

Alternative : une autre croissance

La crise met en pleine lumière les dilemmes des politiques monétaires. Comment maîtriser l’exubérance des marchés sans briser le potentiel de croissance de l’économie réelle ? Cette question, posée depuis l’origine de l’inflation financière, apparaît très difficile à résoudre dans le cadre du type de croissance que nous connaissons depuis vingt-cinq ans. Une réorientation profonde des politiques monétaires est une composante indispensable de la réponse mais elle doit s’inscrire dans une transformation politique et sociale beaucoup plus vaste.

Pour sortir de leurs dilemmes, les banques centrales devraient renverser la logique de leur politique monétaire. De façon concrète, on pourrait poser, dans l’Union européenne, la question d’un plan de soutien à la conjoncture, associant un refinancement sélectif par la BCE des crédits bancaires aux investissements favorables à l’emploi et aux nouvelles technologies, une intervention de la Banque européenne d’investissement et de pôles financiers publics nationaux pour la gestion de ces crédits bonifiés, et la réorientation des aides publiques grâce à l’intervention de fonds régionaux et nationaux pour l’emploi et la formation, où les représentants des salariés et des populations participeraient à la sélection des investissements à financer en priorité. Cependant, la maîtrise des moyens monétaires ne suffirait pas, à elle seule, à créer les conditions d’une nouvelle croissance. Il faudrait qu’elle soit indissolublement liée à la poursuite d’objectifs sociaux ambitieux, et à la conquête, par les citoyens, de nouveaux pouvoirs. Cette alternative suppose le développement de luttes, dans les entreprises et dans la société, pour un autre type de croissance, fondé sur des critères de gestion qui, à l’opposé de ceux de la rentabilité capitaliste, visent le développement des dépenses pour les hommes en économisant sur le capital matériel et financier. Cela exige des efforts renouvelés du PCF pour ouvrir la voie à une transformation de progrès social et au-delà dessiner un nouveau projet de société et de civilisation

 

 

(1) Diagnostic confirmé par des études comme celle de Luci Ellis et Kathryn Smith,

«The global upward trend in the profit share», Bank for International Settlements Working Paper no 231, juillet 

 

Il y a actuellement 0 réactions

Vous devez vous identifier ou créer un compte pour écrire des commentaires.