Economie et Politique - Revue marxiste d'économie

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Les théories sur les crises depuis trois siècles (Séminaire de la Fondation Gabriel Péri - 1ère séance)

La première séance du séminaire s’est tenue le samedi 7 décembre 2013.

Nous présentons ici l’introduction de Paul Boccara (1). La prochaine séance se tiendra le samedi 8 février 2014 à 14h30, elle portera sur les théories tendant à dépasser les analyses unilatérales opposées des crises et de la suraccumulation du capital.

On peut partir du retour, au début du xxie siècle, des préoccupations sur les crises dans le capitalisme, après l’effondrement des idées sur le déni de leur importance et de leur caractère nécessaire, en raison de l’exacerbation des crises mondiales depuis 2008.

Ainsi, le prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz dans son livre de 2010 Le Triomphe de la cupidité, a pu déclarer : « Si […] la nouvelle économie et la théorie économique n’avaient pas totalement anéanti les fluctuations économiques, elles les avaient domptées. Du moins le disait-on. La grande récession a pulvérisé ces illusions […] en 2008 […] des idées bien établies sur la théorie économique […] sont tombées dans l’abîme. » Cependant, il propose de revenir à Keynes et à son principe d’« insuffisance de la demande globale ». Mais la question est bien plus complexe. Et il convient pour examiner cette complexité de revisiter l’ensemble des théories sur les bases de la suraccumulation du capital et des crises périodiques plus ou moins décennales sur trois siècles de pensée économique. Cela vise ainsi à reconstruire une sorte de puzzle de différents éléments de l’explication complexe des crises nécessaires, plus ou moins catastrophiques, dans le capitalisme.

La première séance du séminaire est consacrée aux théories unilatérales opposées sur l’explication de la suraccumulation et des crises.

Toute les écoles de pensée économique successives, du xviiie siècle à nos jours, ont été analysées : les économistes dits classiques, les marxistes, les néoclassiques, les keynésiens.

Cependant, chose tout à fait remarquable, malgré les différences et les oppositions considérables des diverses écoles de pensée économique on retrouve, en dépit des instruments d’analyse différents, la prédominance des deux mêmes types d’analyses unilatérales opposées : les théories sous-consommationnistes ou d’excès d’épargne et les théories surconsommationnistes d’excès des consommations ou d’insuffisance d’épargne.

Cela veut dire qu’à propos des limites d’accumulation de capital et des excès de suraccumulation déclenchant les crises, les théories expliquent qu’il y a :

– Soit insuffisance de consommation et de demande, par rapport à la production croissante, entraînant les crises de surproduction.

– Soit, tout au contraire, excès de consommation, par exemple de salaires contre le profit, s’opposant à l’accumulation devenue non rentable, ou encore montée de la consommation s’opposant à l’épargne et donc à l’investissement.

Cela peut concerner la consommation des salariés ou encore l’ensemble des consommations.

En analysant les différentes théories explicatives des suraccumulations et du déclenchement des crises, on trouve plus précisément :

D’une part, les deux sortes d’analyses unilatérales, symétriquement opposées, dans toutes les écoles de pensée.

D’autre part, une relation différente ou une polarisation des deux sortes d’analyses à une réalité économique clef, dominant le système, suivant les différentes écoles.

n Si nous considérons d’abord les économistes dits classiques, du xviiie au début du xixesiècles, les oppositions entre analyses unilatérales et à l’intérieur de chaque type unilatéral se polarisent autour du travail salarié productif.

Ainsi, d’un côté, nous avons les surconsommationnistes. Parmi eux nous pouvons distinguer :

Adam Smith dans ses Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations de 1776 dont la théorie principale met en avant la hausse des salaires contre les profits, sous l’effet de l’accumulation de capital, en raison des limites de la population et donc du nombre des salariés.

Toujours du côté surconsommationniste, nous avons David Ricardo qui, dans ses Principes de l’économie politique et de l’impôt de 1817, critique Smith. Il rattache quant à lui la hausse des salaires contre les profits et l’accumulation de capital à la hausse de valeur des subsistances des salariés, comme les blés, sous l’effet de la baisse des rendements sur les terres avec l’extension des cultures.

Enfin, du même côté de l’excès de consommation, mais plus précisément contre l’épargne, épargne dont l’insuffisance relève le taux d’intérêt, nous rencontrons Turgot dans Réflexions sur la formation et la distribution des richesses de 1766. Selon Turgot, on ne produit que si le taux de profit est au-dessus du taux de l’intérêt, qui est comme le niveau de la mer pour une ile fertile.

Or, il peut y avoir insuffisance d’épargne, du fait de l’excès des consommations, de même d’ailleurs qu’excès des salaires contre les profits.

Si nous passons ensuite aux analyses unilatérales opposées, de type sous-consommationniste, on rencontre la même focalisation sur le travail salarié et les salaires. Mais les salaires seraient alors insuffisants pour la demande et donc l’accumulation des capitaux. C’est le cas de la théorie de Sismondi, dans ses Nouveaux principes d’économie politique, ou de la richesse dans ses rapports avec la population de 1819, qui concerne d’ailleurs au-delà de la suraccumulation du capital, les crises périodiques revenant selon une période plus ou moins décennale. Il évoque plus précisément la pression contre les salaires pour la recherche de profit et de ce qu’il appelle la « mieux-value » anticipant ainsi la plus-value de Marx. Il souligne l’insuffisance de la demande qui en résulte en cas de progrès de la productivité entraîné par les découvertes et les machines nouvelles.

On rencontre aussi une théorie sous-consommationniste mais différente chez Malthus dans ses Principes d’économie politique considérés sous leurs applications pratiques de 1820. Il se réfère certes à la valeur produite par les ouvriers, au-delà de ce qu’ils consomment, comme la mieux-value de Sismondi. Mais il insiste aussi sur l’épargne des capitalistes, pour accumuler du capital, et donc l’insuffisance des consommations des capitalistes et des riches.

n Si nous passons maintenant aux théories dites néoclassiques, si différentes des théories classiques, nous retrouvons, pourtant, malgré des concepts de base radicalement autres, les types d’explication unilatérales opposées surconsommationnistes ou de sous-épargne et sous-consommationnistes ou de surépargne, avec des oppositions symétriques remarquables entre elles.

Et si l’on passe aux keynésiens, on retrouve les mêmes oppositions encore symétriques.

Pour les deux ensembles, en raison de la récusation de l’explication classique des valeurs des marchandises par le travail productif, ces analyses sont désormais polarisées autour de l’investissement en capital fixe.

Ainsi, du côté des explications par l’excès des consommations ou l’insuffisance de l’épargne, on peut retenir trois auteurs : Pigou, Hayek et Hicks.

Chez Pigou, on retrouve, dans un cadre néoclassique, des analyses se rapprochant de celle d’Adam Smith de l’élévation des salaires du fait des limites du nombre des travailleurs disponibles, comme dans Emploi et équilibre de 1941.

Ou encore des analyses se rapprochant de Ricardo en concernant les limites des rendements et donc ici l’excès de capital, comme dans ses Fluctuations industrielles de 1927.

Chez Hayek, disciple du néoclassique hétérodoxe Wicksell, opposant le taux d’intérêt monétaire et le taux d’intérêt réel correspondant au taux de profit, on retrouve dans le cadre néoclassique, une analyse de type sous-épargne et surconsommation qu’on peut rapprocher, malgré des concepts différents, du classique Turgot.

Dans son ouvrage Théorie monétaire et cycle des affaires de 1929 puis 1933, Hayek considère que, en liaison avec la montée du rendement réel du capital, l’essor du crédit bancaire entraîne un processus d’épargne forcée, lançant la croissance cyclique. Mais cela finit par entraîner la croissance des revenus et donc de la demande de biens de consommation. D’où finalement, avec la montée de la consommation, l’insuffisance d’épargne et la hausse du taux d’intérêt contre le maintien et le renouvellement des capitaux fixes. D’où la baisse de la demande des biens de production et le passage à des méthodes de production dites moins capitalistiques.

Sous l’influence de Keynes, Hayek finira par la suite à admettre une insuffisance de la demande, mais se produisant selon lui une fois la crise de suraccumulation déjà déclenchée de façon unilatérale par l’excès de consommation.

Encore du côté des limites de l’offre et non de la demande, en considérant plus précisément les limites des ressources employables, se trouve le keynésien Hicks dans sa Théorie du cycle des affaires de 1950. Dans une construction graphique, Hicks insiste sur la montée de l’investissement et du produit jusqu’à ce que le produit se heurte au plafond de la droite ascendante FF du plein-emploi (FF pour Full employment) mais plein-emploi de toutes les ressources employables. D’où l’arrêt puis la baisse de la production.

Chose remarquable, si nous passons aux théories inverses, sous-consommationnistes ou de surépargne, nous rencontrons des analyses non seulement opposées mais même presque parfaitement symétriques, avec le même type de concepts mais retournés, que chez Hayek ou Hicks.

Déjà, à l’opposé du néoclassique Pigou, nous avons Bouniatian, ce professeur typiquement néoclassique de l’empire tsariste mais aussi influencé par Marx et sa suraccumulation de capital, dans ce qu’il appelle la « surcapitalisation ».

Dans son ouvrage Les crises économiques de 1907, il met en avant le décalage dans le temps de la construction de biens de capital fixe pour répondre à une demande de consommation, mais investissements qui mettent du temps à entrer en production. Cela relance la construction des investissements pour la demande à laquelle on ne répond pas encore. Cela entraîne finalement l’excès des investissements et la surproduction des biens de consommation. Cette conception sera reprise par Aftalion, avec l’image du poêle qu’on continue à bourrer avant que la pièce froide soit chaude, d’où finalement l‘excès de chaleur. D’ailleurs, Bouniatian gagnera en France un procès en plagiat contre Aftalion.

Cependant, avec Gunnar Myrdal dans L’Équilibre monétaire de 1931 puis 1939, lui aussi se réclamant de Wicksell comme Hayek, on a le symétrique exact de ce dernier, avec une explication principalement sous-consommationniste ou d’excès d’épargne. Et cela, à la suite de la grande dépression des années 1929-1930. Rappelons pour l’anecdote révélatrice qu’en 1974, alors qu’on couronne des prix Nobel tandis que les crises sont devenues plus fortes, le jury Nobel se rabat sur les deux auteurs aux théories opposées des années 1930, Hayek et Myrdal.

De façon analogue, on a le symétrique presque parfait de Hicks avec le sous-consommationniste Arthur Smithies. Ce dernier dans Fluctuations économiques et croissance de 1957 reprend l’expression de plein, Full, pour la limite d’accumulation du capital. Mais tout à l’opposé du plafond de plein-emploi des ressources disponibles et des limites de l’offre, il s’agit de la pleine capacité de production des investissements et de la limite de la demande de consommation. Il y a pleine utilisation des capacités de production mises en place en investissement, d’où excès de production de ces capacités utilisées à plein, par rapport à une insuffisance de consommation.

n Pour terminer, nous considérons enfin les auteurs marxistes et leurs analyses unilatérales symétriquement opposées elles aussi. Nous ne considérons pas Marx lui-même, que nous traiterons dans la 2e séance du séminaire sur les tentatives de dépassement des analyses unilatérales opposées, car il traite les deux côtés.

Bien que les analyses soient encore typiquement suconsommationniste et sous-épargne ou surconsom-mationniste et surépargne, les concepts inspirés de Marx font que les oppositions sont polarisées sur les questions de la plus-value pour le capital.

Cela démarre par l’opposition entre Michel Tougan- Baranowsky et Rosa Luxemburg. Il faut d’abord souligner que lors de la première édition russe de Les crises industrielles en Angleterre de Tougan-Baranowsky en 1894, le livre III du Capital de Marx sur l’analyse de la tendance à la baisse du taux de profit et de la suraccumulation n’est pas encore paru d’après les Manuscrits de Marx. Dans ces conditions, Tougan-Baranowsky inaugure une tradition, que suivra Rosa Luxemburg, de s’appuyer essentiellement sur le livre II du Capital et ses schémas de reproduction des échanges entre moyens de consommation et moyens de production. Il veut montrer que selon ces schémas, contrairement à l’insuffisance de la demande, il y a toujours un débouché accru, fourni par la demande de moyens de production, dans la reproduction croissante dite élargie. Il considère que c’est une insuffisance de capital empruntable qui détermine l’arrêt de l’extension du capital matériel fixe, dans une théorie de l’insuffisance d’épargne, pour expliquer les crises périodiques.

Mais de façon symétriquement opposée au sujet des schémas marxistes de la reproduction, pour Rosa Luxemburg, dans L’accumulation du capital de 1913, on voit Rosa Luxemburg admettre la vision de Tougan-Baranowsky des schémas, tout en mettant au contraire l’accent sur l’insuffisance de consommation. Selon elle, ce sont les schémas de Marx qui ne correspondent pas à la réalité d’insuffisance de la consommation.

Un peu à la façon de Malthus, quoiqu’avec les concepts de Marx sur la plus-value et l’accumulation du capital, il y aurait selon elle fondamentalement insuffisance de la consommation des ouvriers producteurs de plus-value, au-delà de leurs salaires, et aussi insuffisance de consommation des capitalistes, du fait de leur accumulation de capital. Il y aurait donc selon elle impossibilité de réalisation, c’est-à-dire de vente de la plus-value, dans une économie purement capitaliste, contrairement à ce que dit Marx.

D’où excès de l’accumulation du capital, sauf vente en dehors du système capitaliste, comme dans sa conception personnelle de l’impérialisme. Elle se fixe notamment sur l’insuffisance d’argent sous forme de métaux précieux dans le système, en négligeant l’insistance de Marx sur les achats à crédit.

Enfin par la suite, sous réserves de quelques modifications mineures, l’opposition polaire entre sous-consommationnistes et surconsommationnistes va continuer à se poursuivre.

Nous avons Otto Bauer qui, en 1913, oppose à Rosa Luxemburg sa propre conception surconsommationniste, mettant en avant, à la façon de Smith, les limites de la population ouvrière face à l’accumulation du capital.

Puis on peut mentionner Nicolas Boukharine qui dans l’Impérialisme et l’accumulation du capital de 1924 reprend une analyse sous-consommationniste, tout en s’opposant pourtant à Rosa Luxemburg sur la validité selon lui des schémas de reproduction de Marx. Selon lui, il y a non pas immédiatement opposition de la consommation insuffisante à l’accumulation mais opposition seulement au bout d’un certain temps, d’une certaine période. Et par la suite c’est de nouveau les analyses sous-consommationnistes de Varga en1934 puis de Sternberg en 1951. Et c’est au contraire, la théorie de tendance surconsommationniste de Pannekoek en 1927, etc.

Rappelons enfin que les tentatives de dépassement des analyses unilatérales seront considérées dans la prochaine séance du séminaire. Mais si intéressantes que soient ces théories de dépassement, elles seront beaucoup moins nombreuses, dans l’école marxiste comme dans les autres écoles de pensée économique.

Parmi les enseignements de ces analyses, soulignons que les oppositions entre théories se retrouvent dans les positions idéologiques, syndicales et politiques. Ainsi les syndicats de salariés et les partis de gauche mettent souvent en avant l’insuffisance des salaires, des consommations, de la demande pour les difficultés de la croissance, les crises, le chômage.

Du côté du patronat et des partis de droite ou de partis de gauche mais ralliés au patronat comme dans la direction du PS, on met en avant l’excès des coûts salariaux, des salaires et des cotisations sociales contre les profits et les investissements, ou encore des dettes pour les dépenses publiques pour la consommation et donc, dit-on, contre la croissance.

Cependant, de façon double, outre la consommation, se posent les conditions de production pour la croissance et l’emploi. Il s’agit donc non seulement de la critique de la mise en accusation du coût salarial, mais de la question du coût du capital, c’est-à-dire les prélèvements des taux d’intérêt, des dividendes, des profits financiers et spéculatifs. Et cela renvoie aux propositions de lutte pour un nouveau crédit et une nouvelle création monétaire pour les besoins sociaux, d’emploi et de services publics. n

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(1) Cette séance portait sur la première partie de son ouvrage : Théories sur les crises, la suraccumulation et la dévalorisation du capital, Delga 2013.La deuxième séance aura lieu le samedi 8 février 2014, Lieu du séminaire : Hôtel Mercure. Paris Porte de Pantin 22 avenue Jean Lolive, 93, Pantin.Métro Hoche ligne 5. Elle portera sur la deuxième partie de l’ouvrage consacrée aux tentatives de dépassement des analyses unilatérales opposées.

 

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