Economie et Politique - Revue marxiste d'économie

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« Le Mystère Français » d'Hervé Le Bras et Emmanuel Todd

Voilà un livre dont la publication a bénéficié d'un important accompagnement médiatique, de critiques généralement élogieuses, de nombreuses tribunes, interview, débats, étant offertes aux auteurs.

Leur ambition est de proposer un diagnostic du « mal français » établi à partir d'une méthode d'analyse qui fait primer le « mode de fonctionnement profond » du pays, les « structures anthropologiques et religieuses qui guident son évolution ».

Deux facteurs sont considérés comme déterminants, plutôt que les facteurs économiques et les antagonismes et luttes de classe : le poids de la tradition catholique, et les modèles familiaux (famille souche, hiérarchique, ou famille nucléaire, égalitaire).

Ce déterminisme anthropologique, que les auteurs opposent au marxisme, interroge : « la vie politique, structurée au niveau conscient par des affrontements d'intérêts et de classes, [est] en réalité déterminée ... par des traditions religieuses et familiales agissant à l'insu des acteurs … L'économie n'est qu'une ... composante parmi d'autres des mentalités ... Ascension éducative, crise religieuse, mutation démographique se déploient selon une logique conditionnée par un fond anthropologique qui n'a pas grand chose à voir avec les variables économiques privilégiées par le marxisme ou le néolibéralisme. »

Face à ce qu'ils qualifient d'« étrange néomarxisme de droite dominant la pensée contemporaine », ils affirment « l'existence autonome d'une vie humaine et sociale des profondeurs, indépendante de l'actualité économique et politique mise en scène par les médias. »

Les auteurs affichent, avec une insistance répétitive, leur distance du marxisme, réduit à un économisme, et du communisme, « force politique à vocation totalitaire » ; « la mort de l'idéologie communiste » est considérée comme acquise, « sans doute trop brutale », mais ce « n'était qu'une croyance dérivée, secondaire par rapport à la religion ... »

La démonstration méthodique par les cartes de la primauté des traditions religieuses et familiales n'a cependant rien d'évident.

Appliquée à la désindustrialisation, la méthode épargne singulièrement les responsabilités du patronat, des banques, des gouvernements, des critères de gestion des entreprises.

Appliquée au PCF, cela donne le constat, prévisible, que la cartographie de l'influence du PCF correspond aux zones de moins forte pratique religieuse;  et cette déduction bizarre: « cette cartographie quasi religieuse du PCF, si elle n'est pas conforme aux attentes du marxisme - qui place dans l'économie l'explication des choses -trahit cependant l'origine religieuse de la doctrine. »

Et que dire de la conclusion, largement diffusée par ailleurs, forte de l'autorité « d'experts », concernant le Front national : « Le phénomène FN est navrant mais nullement terrifiant, puisque clairement limité dans sa capacité d'expansion. »

Le livre conclut sur une France qui « ne va pas si mal », et qui doit « rechercher en elle-même les forces de l'adaptation ». De fait, il ne s'agit pas de mettre en cause le système capitaliste et sa crise, mais « l'absurdité d'une gestion économique »,  des « politiques inadaptées » par méconnaissance de la spécificité de « la dynamique historique et sociale française », « par l'ignorance des structures anthropologiques et religieuses qui guident son évolution ». Cela vaudrait, selon les toutes dernières lignes du livre, pour l'Union Européenne, dont le sort serait scellé par les « tendances historiques profondes de sociétés qui ont cessé de converger ».

Au total, sans nier l'intérêt de certains développements et des nombreuses cartes, on reste, pour le moins, sceptique quant à la validité de conclusions politiques assises sur un socle théorique et méthodologique très contestable.

La logique proposée laisse de fait peu d'espace à une action politique et sociale de transformation radicale, tant l'évolution paraît prédéterminée par une « mémoire des lieux ».

Le lecteur aura compris que, si tant est qu'il y ait un « Mystère français », on n'est pas convaincu d'en avoir trouvé les clés dans le livre d'Emmanuel Todd et Hervé Le Bras.

 

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