Economie et Politique - Revue marxiste d'économie

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1ère partie - Pourquoi la crise actuelle est-elle « systémique » ?

[1re Partie]

Nombreux sont ceux qui, évoquant la crise que traverse l’économie mondiale, parlent de « crise systémique ». Que faut-il entendre par là ? Pour certains, seul serait concerné le système financier et non le capitalisme dans sa globalité. Mais si la crise met en cause tout le système, sur quoi peut-elle déboucher ? On passe dès lors du diagnostic de crise à la réflexion sur l’alternative qui se doit d’être, elle aussi, systémique.

I. Crises et crise systémique

À la redécouverte de l’analyse systémique

On pourrait se demander cependant, en plagiant le titre d’un ouvrage d’Alain Badiou : « De quoi cette crise de 2007-2012 est-elle le nom ? » à ne pas répondre à cette question stratégique, les tenants du conformisme libéral risquent gros. C’est ainsi que quatre éminents membres du Conseil d’analyse économique, structure chargée d’éclairer les choix économiques du gouvernement français, dans un rapport daté du début de 2010 (1) se contentent de définir la crise comme « globale ». « La crise qui débute en 2007, écrivent-ils, est globale en ce sens qu’elle affecte tous les pays. Mais aussi parce qu’elle touche à tous les segments de la finance et de l’économie. Depuis les premiers soubresauts en 2007, la crise n’a, en effet, cessé de muter : elle a successivement pris la forme d’une crise immobilière, d’une crise de la finance structurée, d’une crise de liquidité, d’une crise bancaire, d’une crise boursière, d’une crise de confiance, et stade ultime, d’une crise économique ». Mais, l’on ne peut s’en tenir à cette seule description des entrelacs d’une crise qui, pour aucun des auteurs, ne sont présentés comme les manifestations du délitement d’un système.

Fin septembre 2008, avec son sens des enjeux politiques, Nicolas Sarkozy était allé au-delà. Il avait très vite mesuré l’importance d’une qualification de la crise. Dans un discours prononcé à Toulon, peu de temps après la faillite de Lehman Brothers et l’effondrement financier qui s’en est suivi, il déclarait : « La crise financière n’est pas la crise du capitalisme. C’est la crise d’un système qui s’est éloigné des valeurs les plus fondamentales du capitalisme, qui a trahi l’esprit du capitalisme ». Mais on ne peut exorciser les démons du capitalisme par des artifices de langage. Le capitalisme financiarisé et mondialisé est la figure actuelle du capitalisme et la crise de 2007-2008 l’expression de son évolution par crises successives.

À l’occasion d’une interview, l’anthropologue marxiste Maurice Godelier, évoquant le rôle des acteurs impliqués dans les originess de la crise, traders, dirigeants de fonds d’investissement et de pension, de banques et d’institutions financières, déclarait de son côté : « Ce qui m’a frappé, à travers les actions de ce groupe et les conséquences en chaîne qu’elles ont entraînées, c’est que le capitalisme est un système et qu’il fonctionne toujours comme tel. Mais depuis vingt ans, les sciences sociales semblaient avoir oublié l’existence de ce genre de système. Sous l’influence notamment du post-modernisme, elles s’intéressaient davantage au sujet, à l’individu, à l’intimité du moi… La prise en compte de l’existence des systèmes sociaux tendait à disparaître. Or, là, […] avec la crise des subprimes, le réel a parlé : le système existe » (2). L’économie globale n’est pas la simple somme des comportements individuels, Keynes l’avait déjà amplement démontré. Cependant, il ne suffit pas d’affirmer que le capitalisme est un système, il faut encore préciser ce que l’on entend par là : s’agit-il d’une construction dont il importerait simplement d’étudier les structures ou d’un ensemble complexe que l’action et la réaction des éléments entre eux, tout comme l’environnement dans lequel il évolue, contribuent à transformer ouvrant ainsi la voie à son changement ?

Toute l’œuvre de Marx est comme un long questionnement sur la nature d’un système, sur le sens de ses crises, avec un début de réflexion sur les conditions de sa transformation. Ces interrogations parcourent toute la pensée hétérodoxe et elles ont été relancées d’une manière nouvelle à l’occasion de la récente crise. Il ne s’agit plus seulement aujourd’hui de penser un système, il faut aussi proposer de le transformer. C’est là toute l’originalité des travaux de l’école marxiste française de la régulation systémique animée par l’économiste et historien Paul Boccara qui s’inscrivent dans une histoire de la pensée systémique. Il est ainsi intéressant de mesurer le chemin parcouru depuis les premières recherches au xixe siècle, d’évaluer les apports de chercheurs venus d’horizons très différents.

La récurrence des crises au sein du capitalisme

Il importe donc, en premier lieu, de situer la crise de 2007-2010 dans le temps, le temps durable des cycles de longue période, et celui plus fragmenté des cycles de moyenne période.

La grande dépression des années trente a été un moment essentiel de réflexion sur la crise et le système qui l’a engendrée. Les théories « orthodoxes » dominantes (3), issues de la pensée économique classique, se révélèrent impuissantes à expliquer ce séisme et à proposer des solutions. Prisonnières de la théorie de l’équilibre général des marchés, de l’offre et de la demande, pensant que le marché par ses seules vertus restaurerait le plein-emploi, elles recommandèrent la non-intervention de l’État.

Dans le chapitre VI de sa Théorie générale, John Maynard Keynes aborde la question des cycles, de ces déséquilibres récurrents du capitalisme. N’écartant pas d’autres facteurs, il pointe néanmoins le rôle central de ce qu’il appelle « l’efficacité marginale du capital ». Pour lui, c’est « notamment la succession régulière de ses phases, et la constance de sa durée qui justifient l’appellation de cycle » (4). Pour le grand économiste anglais, un entrepreneur compare le coût actuel de l’investissement aux revenus futurs qu’il est susceptible de générer. Le profit escompté de l’investissement, les anticipations sur sa rentabilité sont ainsi au cœur des mouvements de l’économie. « Tant que l’essor se poursuit, écrit Keynes, le rendement courant de l’investissement nouveau se montre plutôt satisfaisant. La désillusion se produit parce que la confiance dans le rendement escompté se trouve tout à coup ébranlée, parfois du fait que le rendement courant manifeste une tendance à décliner au fur et à mesure des progrès continus du volume des biens durables nouvellement créés » (5).

Cette référence de Keynes au rendement de l’investissement explique à la fois la récurrence des cycles et leur périodicité. Elle permet de comprendre que ces mouvements, « au lieu de rester orientés toujours dans le même sens, finissent par s’inverser, mais encore qu’il existe un degré visible de régularité dans l’ordre et dans la durée des phases ascendantes et descendantes » (6). Ils donnent en outre la possibilité d’expliquer les phénomènes de crise et le fait que « le passage d’une phase ascendante à une phase descendante est souvent violent et soudain » (7). Keynes retravaille ainsi à sa façon des notions déjà présentes chez Marx concernant la tendance à la baisse du taux de profit, la suraccumulation des capitaux.

À la suite de Keynes, tout un courant hétérodoxe contemporain insiste d’ailleurs aujourd’hui, à juste titre, sur ce que l’économiste américain, John Kenneth Galbraith, l’un des acteurs du new deal des années trente, qualifiait bien avant la crise actuelle de « tendance interne du capitalisme à une grave instabilité ». « Le retour d’épisodes dévastateurs est inhérent au système lui-même » (8), ajoutait-il. Comme le note Dominique Plihon, dans un livre récent, « de crise en crise, ainsi va le capitalisme » (9).

De son côté, Michel Aglietta, après avoir rappelé que pour nombre d’historiens « les phases de crise sont inhérentes à la logique financière » (10), affirme que « l’instabilité est intrinsèque au capitalisme financier » (11). Pour lui, avec la mondialisation financière, cette instabilité cyclique fait courir un risque systémique, une défaillance à un bout de la chaîne conduisant par contagion à une crise financière généralisée. C’est ce qui s’est passé en septembre 2008. La crise est alors devenue « systémique » (12), en ce sens qu’elle s’est propagée à l’ensemble du réseau bancaire de la planète puis dans l’ensemble des économies, plongeant celles des pays développés dans une récession sans précédent depuis la Seconde Guerre mondiale et celles des pays émergents dans les difficultés.

Marx et les cycles décennaux

Pour penser la crise systémique il paraît nécessaire d’avoir une approche des cycles économiques, de l’ensemble des cycles, et de leur raison d’être au cœur du système. Marx connaissait bien les cycles décennaux aboutissant à une crise de surproduction. Il note ainsi dans Le Capital : « à mesure donc que se développent le mode de production capitaliste et avec lui le volume de valeur et la durée du capital fixe investi, on voit la vie de l’industrie et du capital industriel se développer rapidement dans chaque affaire particulière jusqu’à se prolonger de longues années, disons en moyenne dix ans » (13). Cette vie est abrégée par « le bouleversement constant des moyens de production, qui s’intensifie constamment », entretenu moins par leur usure physique que par leur « usure morale », effet du progrès technique, de l’innovation stimulés par la concurrence.

C’est l’expansion même de la production capitaliste qui est la cause de ses hoquets périodiques, de « ce mouvement alternatif d’expansion et de contraction », le répétant « par une nécessité mécanique » (14). L’application de méthodes qui rendent le travail plus productif diminue la demande de travail, rétrécit de fait le marché, imprimant à l’industrie moderne ses mouvements caractéristiques de balancier. Mais attention, note encore Marx, « C’est seulement de l’époque où l’industrie mécanique, ayant jeté des racines assez profondes » à la fois sur la production nationale et le marché international, où « les nations industrielles entrant en lice furent devenues assez nombreuses, c’est de cette époque seulement que datent les cycles renaissants dont les phases successives embrassent des années et qui aboutissent toujours à une crise générale, fin d’un cycle et point de départ d’un autre » (15).

Cycles de moyenne période et cycles longs

Avant même Le Capital de Marx, dès 1862, en étudiant en détail les premières crises du xixe siècle, l’économiste français Clément Juglar découvre les cycles d’une durée de sept à douze ans, cycles de moyenne période tels qu’ils existent encore de nos jours. Plus tard, dans les années vingt, l’économiste marxiste russe Nicolas Kondratieff met à jour des cycles ayant une durée d’environ cinquante à soixante ans. Étudiant les évolutions économiques des grands pays capitalistes de l’époque, il met en évidence l’alternance de longues phases d’expansion et de déclin de l’activité économique d’une durée moyenne de vingt-cinq à trente ans chacune, traversées en leur sein par des crises de moyenne période répertoriées par Juglar. Pour Nicolas Kondratieff ces mouvements sont impulsés par les différents types d’investissement ; il lie la phase ascendante d’un grand cycle au renouvellement et à l’extension d’investissements fondamentaux requérant une masse considérable de capitaux : réseaux ferroviaires, canaux, grandes infrastructures routières… ainsi qu’à un changement radical et un regroupement des principales forces productives.

Mais cette phase de croissance (phase A) s’accompagne progressivement d’un excès d’investissement et de demande de capitaux. Cette tension sur les ressources physiques et financières provoque une hausse des prix et des taux d’intérêts qui, à son tour, entraîne une chute de l’activité économique (phase B) et une crise.

Cette analyse des cycles longs est prolongée par l’économiste autrichien Joseph Schumpeter (1883-1950) qui centre son explication des cycles économiques sur le rôle de l’innovation. C’est l’apparition d’innovations majeures, d’un progrès technique qui se développe par vagues successives et non de façon linéaire, stimulé par la recherche du profit, qui entraîne le développement de l’économie pendant de longues années. Durant la période d’assimilation, de diffusion et d’amortissement des nouvelles innovations, l’économie progresse. Mais la généralisation de l’innovation épuise sa capacité à assurer des profits et à promouvoir la croissance et explique le retournement du cycle, la crise ; crise au sein de laquelle apparaissent de nouvelles innovations points de départ d’un nouveau cycle ascendant.

Suraccumulation de capitaux, chômage massif et rejet des travailleurs, changement dans la base technique de la production : on commence là à dessiner le profil des crises systémiques. Au sein des cycles de longue durée elles désignent la période de difficultés succédant à celle d’essor et se manifestent par des secousses de plus ou moins grande ampleur jusqu’à une phase finale où sont mis en cause tous les éléments du système et où s’engagent des transformations profondes de celui-ci. Mais ces caractéristiques n’épuisent pas le sens des crises systémiques.

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(1) Patrick Artus, Jean-Paul Betbèze, Christian de Boissieu, Gunther Capelle-Blancard, De la crise des subprimes à la crise mondiale, La Documentation française, p.92, janvier2010.

(2) Entretien avec Maurice Godelier, anthropologue, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS, « L’économie politique », n° 49, janvier 2011).

(3) « Pendant un siècle et plus l’Économie Politique a été dominée en Angleterre par une conception orthodoxe » : c’est par cette phrase que débute la préface de l’ouvrage fondamental de John Maynard Keynes,  Théorie générale de l’emploi, l’intérêt et la monnaie, éditions Payot, janvier 2005.

(4) John Maynard Keynes, ouvrage cité, p. 315.

(5) Idem, p. 319.

(6) Idem, p. 316.

(7) Ibidem.

(8) John Kenneth Galbraith, « Voyage dans le temps économique », « La dynamique générale », in « Économie hétérodoxe », p. 788, Opus Seuil, 20, 07.

(9) El Mouhoub Mouhoud et Dominique Plihon, Le savoir & la finance, La Découverte, 2009, p. 5.

(10) Michel Aglietta, La crise, pourquoi on en est arrivé là ? Comment en sortir ?,  éditions Michalon, novembre 2008, p. 7.

(11) Ouvrage cité, p. 11 et 15.

(12) Idem, p. 46.

(13) Idem, p. 171.

(14) Le Capital, Livre I, chapitre XXV, « La loi générale de l’accumulation capitaliste », tome 3, éditions sociales, 1969, p.77.

(15) Ibidem.

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