Economie et Politique - Revue marxiste d'économie

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Crise du dollar et besoin de révolution monétaire

Avec la persistance et l'extension, à partir  des Etats-Unis, de la crise financière  des crédits hypothécaires à risque, les fameux «subprimes», et l'accumulation d'indices concordants de ralentissement de la croissance Outre-Atlantique,  la chute des cours du dollar  s'est brusquement accélérée fin novembre dernier, le billet vert flirtant avec le seuil symbolique de

1,5 dollar  pour un euro. Cela s’est produit  en liaison avec le fait que le système de banques centrales  des Etats-Unis (la FED) était contraint, le 11 décembre 2007, de baisser une nouvelle fois son principal taux directeur de 0,25%, les deux précédents abaissements (18 septembre et 31 octobre) ayant interrompu un cycle de hausses volontairement entamé en juin 2004 pour prévenir toute reprise de l’inflation. Début janvier, le dollar demeurait discuté, alors que repartait  vers des sommets le prix du baril de pétrole dont les Etats-Unis sont le premier importateur  au monde. Du coup, se repose la question d’une intervention concertée massive des banques centrales sur les marchés de change, ce qui requiert  un accord politique entre les Etats concernés, alors même que grandissent les antagonismes internationaux. Fondamentalement, l’hégémonie du dollar comme monnaie commune mondiale est, plus que jamais, en cause avec la nécessité de transformations  profondes du système monétaire et financier international.

I. Repères sur les dominations du dollar

En décembre 2006, il fallait 1,32 dollars pour un euro ; 1,18 un an plus tôt;  1,34 en décembre 2004 mais 1,22 fin 2003 et 1,01 en décembre 2002. Cette année là, en janvier, un an après le lancement de la monnaie unique européenne, il fallait 0,88 dollar pour un euro. L'accélération d'une dépréciation, qui frôlait les 33% en cinq ans, pouvait finir par déboucher sur un effondrement de la valeur du dollar, tant les facteurs de défiance vis-à-vis de la monnaie américaine se sont multiplié ces dernières années.

C'est, sans doute, cette perspective qui a conduit les autorités  américaines et, dans leur sillage, le FMI à changer de posture  car le 19 octobre  encore, lors d'une réunion du G7 finances, le secrétaire au Trésor, demeurait sourd aux inquiétudes manifestées notamment par les Européens, se contentant de répéter la formule, vieille de treize ans, selon laquelle «un dollar fort est  dans  l'intérêt  des  Etats-Unis» mais qu'il  est «déterminé par les fondamentaux des marchés».

Les dirigeants américains se satisfaisaient alors de la baisse continue  du dollar,  tant qu'elle se faisait de façon ordonnée. Avec un euro passant à 1,50 dollars, ils ne pouvaient plus feindre d'ignorer  le risque d'un emballement des marchés de change et d'une «chute brutale» du dollar.

Celle-ci aurait  placé la Réserve fédérale des Etats-Unis (FED) devant la nécessité de remonter tout aussi brutalement ses taux d'intérêt au prix d'une possible plongée en récession de l'économie américaine.

En novembre, le président Bush lui-même, fait plutôt rare, avait été amené à défendre le dollar lors d'une émission télévisée. Et son secrétaire au Trésor, Henry Paulson, avait déclaré au Cap (Afrique du sud) : "Nous avons  réellement une  politique  du  dollar  fort :  c'est dans  l'intérêt  de  notre  nation».  Et, depuis, Ben Bernanke, le patron de la FED, explique qu'un dollar faible augmente le coût des importations et accroît le risque inflationniste.

Tout cela venait contredire Rodrigo Ratto, alors direc teur général du FMI, qui, le 15 octobre encore, estimait que le dollar demeurait «surévalué»,  bien qu'en l'espace de trois mois, à fin septembre, il avait perdu 5,4% face à l'euro et 6,8% face au Yen.

Ce changement de posture annonçait, en réalité, le 12 décembre, une intervention majeure de la FED qui, rejointe par la BCE, la Banque nationale Suisse, la Banque d'Angleterre et la Banque du Canada, a mis en place un système («Term Auction Facility» (1)) permet tant d'élargir  considérablement  les possibilités  de refinancement des établissements bancaires frappés de près ou de loin par la crise financière.

Après de multiples  et massives injections  de liquidités, en ordre plus ou moins dispersé, et malgré le retour des tensions inflationnistes, les banques centrales, sous égide de la FED, se sont ainsi montrées prêtes à intervenir de façon concertée pour soutenir le crédit. Cependant, ce plan de sauvetage, portant sur une très courte période mais créant un cadre susceptible d’être réutilisé en 2008, semble, pour l’heure, ne pas répondre pleinement aux espérances placées en lui, les difficultés  persistant sur les taux d’intérêt  et sur le dollar.

Du coup, la porte se trouve à nouveau ouverte pour des inter ventions  concertées possibles  sur les marchés de change.
Des précédents importants existent, comme l'accord du Plaza du 22 septembre 1985. Il avait donné le signal d'un affaiblissement concerté du dollar (-30% en 18 mois), après l’envolée impulsée par le relèvement brutal  des taux d’intérêt  américains en juillet 1979, en riposte à une phase de crise de confiance grave du dollar. Et puis il y eut l'accord du Louvres du 22 février 1987 qui avait donné un coup d'arrêt à la baisse du billet  vert, mais avait aussi conduit  au krach mondial du 19 octobre 1987.

Cependant, de telles interventions concertées pourraient être devenues beaucoup moins efficaces aujourd'hui, car les marchés de change sont devenus gigantesques.

Selon les statistiques publiées le 25 septembre dernier par la Banque des règlements internationaux (B.R.I.) et collectées auprès de 54 banques centrales dans le monde, le volume quotidien des transactions sur les marchés de changes s'élevait à 3200 milliards  de dollars en avril 2007, soit une fois et demi le produit intérieur  brut (PIB) de la France.

Le volume n'était que de 1880 milliards de dollars en 2004, soit  une hausse de 65% à taux de change constant !

Or, fin 2006, les réserves mondiales de change dépassaient à peine 5000 milliards de dollars, soit moins de deux jours de transaction sur les marchés de devises...

Et face à l'ampleur prise par les opérations  sur ces marchés, les interventions des banques centrales, pour  pouvoir  être efficaces, requièrent un accord politique, un consensus en amont sur l'orientation des politiques  budgétaire  et monétaire. De plus, elles doivent se déployer quand l'évolution des marchés arrive à un point d'inflexion.

Il n’est pas certain  qu’on en sera là, d’autant  plus que  si  ces  inter ventions  concer tées  peuvent dissuader, un temps, la spéculation sur les changes, elles favorisent  de plus belle l’enflure  spéculative des marchés financiers…jusqu’à de nouveaux krachs.
Les antagonismes internationaux s'aiguisent dans les difficultés  actuelles avec, comme enjeu, le statut du dollar qui, depuis 1971 et son décrochage de l'or (2), est devenu celui d'une monnaie commune mondiale de domination  conférant  aux Etats-Unis des privilèges exorbitants et de plus en plus invalidants pour toute l'humanité.

Ce statut  tend objectivement  à être mis en cause, sans cependant que, pour l'heure, n'émerge la perspective  d’une alternative  de monnaie commune mondiale, de coopération  et non de domination, faisant refluer l'hégémonie du dollar avec une réforme radicale du système monétaire international.
De la coopération,  ou non, de l’Union  européenne avec les pays émergents, Chine en tête, pour s'émanciper, ensemble, de la domination  étouffante  des Etats-Unis, de leur monnaie et des marchés financiers dépend largement l'avenir.

Un privilège exorbitant des Etats-Unis

Derrière l'affaiblissement  du dollar,  on retrouve le déficit  des paiements courants des Etats-Unis : 386 milliards de dollars en 2001, 474 milliards en 2002, 528 milliards en 2003, 665 milliards en 2004, 805 milliards en 2005. L'année 2006 est celle d'un nouveau record historique : avec 857 milliards  de dollars, ce déficit représente 6,5% du PIB des Etats-Unis.

Au cœur de cette béance, il y a le déficit commercial. Celui-ci, dans une mesure importante,  est dû aux importations de pétrole dont les Etats-Unis sont, de très loin le plus grand consommateur (un quart de la production mondiale). Et ils cherchent à en maîtriser les prix et les flux à partir du Moyen-Orient, y compris militairement.

Mais il est dû aussi aux importations croissantes de biens manufacturés. Celles-ci expriment  une domination: celle des multinationales  américaines implantées dans les pays fournisseurs des Etats-Unis et qui sont mis d'autant plus en concurrence que le marché domestique américain est devenu leur principal débouché.

C'est ainsi, montre l'Insee (3), que, malgré la chute du dollar depuis 2002, les Etats-Unis arrivent à contenir les prix de leurs importations en faisant augmenter la part de leurs fournisseurs  à bas coûts salariaux, Chine en tête.

Celle-ci, en effet, est passée de 8% des importations américaines en 2000 à 13% en 2004, quand « dans le même temps,  deux  des principaux partenaires importants des Etats-Unis dont les prix d'exportation avec les Etats-Unis ont fortement augmenté – le Canada  et le Mexique  – ont vu leur part de marché  diminuer » (4). Le déficit de la balance commerciale des Etats-Unis s'est creusé de 0,4 points en moyenne depuis 1991, avec une accélération en 1997. Et cette dégradation s'est poursuivie au cours des années 2000, malgré la dépréciation du dollar.

Tout autre pays que les Etats-Unis aurait connu, du fait de tels déséquilibres extérieurs, une crise très grave du change de sa monnaie nationale : les prêteurs extérieurs  chercheraient  à se faire rembourser au plus vite et retireraient leurs avoirs liquides du pays concerné. Ils se débarrasseraient  à tout  prix  de la monnaie en cause. La valeur de celle-ci s'effondrerait, entraînant  de lourdes et durables restrictions dans l'accès au crédit pour son émetteur.

Mais, pour les Etats-Unis, ça ne se passe pas ainsi. Comme le dollar  U.S. sert, de fait, de monnaie mondiale, ils peuvent continuer  de s'endetter dans leur propre monnaie auprès du reste du monde.

Bien sûr, au fil des décennies, cette situation a connu des moments de tensions extrêmes, avec des poussées cycliques de défiance des investisseurs privés cherchant à convertir les dollars (reconnaissance de dette des Etats-Unis) qu'ils détiennent  en d'autres monnaies et même, de loin en loin, en or. Et cela tendait à faire chuter la valeur du Billet vert de façon plus ou moins chaotique.

Cependant les Etats-Unis – sauf en cas de crise aiguë pouvaient laisser refluer la valeur de leur monnaie, confiants dans le fait que tous ceux qui, de par le monde, ont  besoin  de dollar  accepteraient de supporter  le fardeau de cette dévalorisation «  maîtrisée  », voire  d’une appréciation,  quand Washington le déciderait, comme en 1979-80, partant du principe  que chacun aurait trop à perdre à une dépréciation brutale, incontrôlée.

Précisément, aujourd'hui, plusieurs facteurs concourent à entretenir  cette demande de dollars en permanence de façon suffisamment forte  pour freiner  la chute du billet vert quand elle s'engage.

Le premier facteur, c'est le pétrole.

En 1971, année du coup de force de Nixon, les Etats-Unis ont obtenu aussi de l'OPEP la confirmation du dollar comme monnaie de cotation et de facturation du baril de brut.

Avec la tendance cyclique à la hausse des prix pétroliers, l’essor industriel de la planète et la persistance des pays de l’OCDE à ne pas s’engager dans une révolution  énergétique, cela eut pour effet, de créer un moteur de demande massive, permanente et croissante de dollars dans le monde.

Au terme de différents  «chocs» et «contre-chocs», coïncidant  toujours  avec les contradictions engendrées par les choix de politiques monétaire et militaire des Etats-Unis, le prix du pétrole brut tend, désormais, à s'inscrire dans une perspective de hausse relativement durable, atteignant, en janvier, pour la première fois depuis longtemps, la valeur de 100 dollars  le baril.

Cela tient à plusieurs raisons :

● La dépendance persistante du monde vis-à-vis du pétrole, du fait du refus des multinationales  et des Etats dominants  d'engager une révolution énergétique, avec, au cœur, l'énorme  consommation  de pétrole des Américains (notamment pour leurs transports et leurs efforts de guerre) et les exigences de rentabilité financière des groupes énergéticiens ;

● La demande accrue de pétrole des pays émergents, en liaison avec leur nécessaire industrialisation et le manque de coopération  internationale ;

● L'existence, dans ce contexte, de goulots d'étranglement du fait, des années durant,  du refus des compagnies pétrolières de développer suffisamment la recherche, la formation, ainsi que les capacités de production, tant dans l'amont que dans l'aval pétrolier, particulièrement le raffinage, considérant trop bas les prix du brut  et des carburants  dans les années 1990 et dans la première  moitié  des années 2000 ;

  • La perspective, dans ces conditions, d'une raréfaction  relative de cette ressource fossile épuisable ;
  • La multiplication des phénomènes spéculatifs avecla financiarisation des marchés pétroliers mondiaux

Le second grand facteur de soutien de la demande mondiale de dollars renvoie aux banques centrales des pays asiatiques. Elles stockent dans leurs réserves les dollars  acquis lors des échanges de marchandises et de services avec les Etats-Unis ou par les transactions effectuées en dollars comme pour le pétrole ou les armements. Et elles replacent généralement ces dollars en bons du Trésor des Etats-Unis.

Dans une large mesure, elles sont obligées de pratiquer ainsi. Il leur faut en effet prévenir  tout  effondrement de la monnaie américaine qui rendrait plus difficiles les exportations, vers les Etats-Unis, de leur pays dont la croissance, si extravertie, dépend beaucoup de ces ventes. Et le replacement des réserves ainsi accumulées en titres de dette intérieure  du Trésor américain a pour but de ne pas les laisser dormir  en les faisant rémunérer par les Etats-Unis. Ceux-ci payent alors des intérêts moyennant, en fait, l'émission de nouvelles dettes.

Cependant elles peuvent utiliser  autrement  leurs devises comme l'a fait récemment la Banque centrale de Chine en favorisant  avec des fonds souverains des prises de participation dans le capital d'entreprises américaines.

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(1) Ce plan de sauvetage sans précédent, initié par la FED, implique, notamment, les banques centrales étrangères. La Réserve fédérale américaine est prête à échanger avec elles («swaper») de leur monnaie nationale respective pour des dollars. C’est le cas, par exemple, pour l’Union européenne, à concurrence de 20 milliards de dollars.
Cela permettra aux banques centrales non américaines de prêter la devise U.S. à celles de leurs banques ordinaires qui en ont besoin pour leurs opérations, ce qui leur était jusqu’ici impossible et les obligeait, donc, à convertir des euros, par exemple, en dollars. Voir à ce sujet, par exemple, sur le blog de P. Jorion : «Quand la FED joue à «ma tante» ».

(2) En 1971, la masse de dollars détenus dans le monde entier atteint 53 milliards de dollars, ce qui constitue plus de 5 fois le stock d’or détenu à Fort Knox. Face à la méfiance engendrée vis à vis de la devise américaine, Nixon décide unilatéralement, en août 1971, de mettre fin à la convertibilité du dollar en or. Il porte ainsi un coup de grâce au système monétaire international issu des accords de Bretton Woods. Cela met en cause l’ancrage des monnaies à l’or et fait du dollar une monnaie commune mondiale de fait, les devises se valorisant alors les unes par rapport aux autres, sur les marchés de changes, dans une sorte de relation circulaire, auto-référentielle. Le système monétaire se retrouve ainsi comme orphelin d’un véritable ancrage réel bien que les banques centrales continuent de garder sous forme de métal jaune une partie de leurs réserves et que cette «relique barbare» comme disait Keynes continuent de servir de valeur-refuge en période de grand doute sur les marchés de change.

(3) Beynet P., Dubois E., Freville D. et Michel A. : «Pourquoi le solde commercial américain a-t-il continué à se dégrader depuis 2002 malgré la déprécation du dollar ?». Economie et Statistique n° 397 (2006) pp. 6 et 7.

(4) Op. cit. Ibid.

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