Economie et Politique - Revue marxiste d'économie

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Contre la fuite en avant de nouveaux choix

Comment interpréter, dans ce contexte, l’accélération de la croissance de la zone euro au deuxième trimestre 2010 ?

De fait, après avoir marqué une augmentation de 0,2 % au premier trimestre 2010 par rapport au précédent qui affichait, lui-même, un médiocre +0,1 % sur le quatrième trimestre 2009, le PIB de la zone a marqué un progrés de 1 % au deuxième trimestre. Mais derrière ce résultat global se profile un creusement grave des inégalités au sein de la zone, avec une accentuation de la domination allemande.

En effet, il est dû, surtout, aux exportations, principalement celles de l’Allemagne industrielle, tirées par la forte demande des pays asiatiques et la dépréciation de l’euro.

En juin 2010, les entreprises allemandes ont vendu pour 86,5 milliards d’euros de biens à l’étranger, soit 28,5 % de plus qu’il y a un an à la même période. L’excédent commercial  outre-Rhin a atteint 74,6 milliards d’euros  au premier semestre 2010, à comparer, par exemple, avec le déficit de 24,5 milliards d’euros de la France.

Reprise aux couleurs allemandes

Sur ces bases, l’Allemagne enregistre une croissance de 2,2 % de son PIB au 2e trimestre 2010, suivie par des pays de l’ancienne zone mark : Pays-Bas et Autriche (+0,9 %). Loin derrière, on trouve la France (+0,6 %) et aussi l’Italie (+0,4 %) et, plus loin, l’Espagne (+0,2 %), la Grèce (-1,5 %).

Ce décrochage pourrait s’accentuer, notamment vis-à-vis de la France où le gouvernement vient d’être obligé de réviser à la baisse son hypothèse de croissance pour 2011, tandis que la croissance allemande pourrait finalement atteindre 3 %.

C’est là le résultat des choix stratégiques  suivis par tous les dirigeants allemands depuis la réunification, avec une agressive politique de « désinflation compétitive ».

Tout a été en effet conçu, dès lors, pour accroître les parts de marché à l’exportation des biens industriels et, pour cela, reconfigurer dans les PECO un vaste réseau de sous-traitance qualifiée et à bas coût salarial.

Cette stratégie dite « d’économie  de bazar » (1) a permis aux exportateurs allemands d’accroître leur part de marché en Europe, notamment en France où l’industrie a été saccagée par la croissance financière des capitaux et les délocalisations,  et de conquérir des positions dans les pays tiers au détriment des autres exportateurs européens.

Tout cela s’est accompagné  d’une rude déflation salariale pesant de plus en plus sur la demande intérieure et limitant l’appel aux importations avec, au bout du compte, une explosion des excédents commerciaux allemands. Ils sont passés de 3,2 % de PIB en 1999 à 8,7 % en 2007, alors que, simultanément, la France passait, elle, d’un excédent de 1 % du PIB à un déficit de 2,1 % !

L’accentuation des hétérogénéités au sein de la zone euro annonce des tensions financières à venir, après le calme relatif de l’été. On y note en effet une bipolarisation des écarts de rendement rappelant la configuration existant avant la création de l’euro.

La situation de la France, dont les dirigeants restent les yeux rivés sur le « spread » avec l’Allemagne,  paraît précaire et inscrite dans une fuite en avant faite de rivalités et de capitulations avec le grand créancier. On a vu comment les velléités de critique du « modèle allemand » si anti-coopératif, un temps agitées par les dirigeants français, ont fait place à une collaboration dont la contrepartie est l’accentuation de l’austérité et de l’attaque contre les libertés en France pour y poursuivre la croissance financière des capitaux.

Aussi, le sursaut d’activité du 2e trimestre dans la zone euro risque d’être d’autant plus temporaire que la demande intérieure hors stocks demeure très anémique, après avoir baissé de 2,5 % en 2009, en écho à la situation extrêmement dégradée de l’emploi (2).

Les PME, particulièrement celles qui ne sont pas tournées  vers l’exportation,  demeurent confrontées aux difficultés du crédit et continuent de viser des progrès de productivité par destruction d’emplois sous la pression des grands donneurs d’ordres.

Les profits de groupes explosent (3). Et, comme l’investissement réel n’arrive pas vraiment à redémarrer, ce rebond  alimente les placements  financiers : hors dépôts bancaires, leur taux de croissance annuel pour les sociétés non financières a atteint 2,7 % au premier trimestre 2010, contre 2,2 % au trimestre précédent (4).

Besoin d’une alternative radicale

Tout cela indique le besoin d’une alternative radicale à ces fuites en avant qui peuvent conduire le monde au chaos. Après la crise qu’elle vient de connaître, l’Europe a une immense responsabilité. C’est son type même de construction qui est en cause. Se contenter d’invoquer une insuffisance de régulation et ne réclamer que quelques amendements à son orientation actuelle revient à demeurer inscrit dans le même type de régulation qui a conduit aux difficultés.

Ce qui est en cause c’est le choix fait, de l’Acte unique européen puis du Traité de Maastricht jusqu’à celui de Lisbonne, d’une tentative de construction qui, fondée sur le marché et la prépondérance du marché financier, est dominatrice.

Elle se révèle, chaque jour un peu plus, un échec.

Il s’agirait de combattre pour l’avancée d’une mixité à prédominance publique et sociale. D’une  part, se poursuivraient  les placements de dettes publiques sur les marchés financiers, mais en reculant. D’autre part, progresseraient les dettes publiques financées par création monétaire de la BCE, en faisant pression sur les taux d’intérêt et les exigences des marchés. Elle agirait en liaison avec un « Fonds européen de développement social » sous contrôle démocratique, au lieu du FESF. En privilégiant les pays en difficulté et en liaison avec les salariés, les populations et les élus, il impulserait une expansion concertée et commune des services publics, pour une croissance d’efficacité sociale et sociétale.Mais cela ne fait pas disp a r a î t r e  l e besoin impér i e u x d ’ u n e u n i o n   d e s Européens pour la promotion de leur modèle social. Cela ne fait pas disparaître le besoin d’une construction européenne capable de s’émanciper de la domination du dollar et à même, pour cela, de se rapprocher des pays émergents et en développement afin d’ouvrir les voies d’une nouvelle civilisation de toute l’humanité. Quoi qu’il en soit, la promesse d’une « Europe sociale » ne saurait être tenue sans transformer la BCE et développer en coopération une tout autre utilisation de sa création monétaire.

Depuis longtemps, dans la foulée des travaux de Paul Boccara,  la  commission  économique  nationale  du PCF a proposé que la BCE prenne, avec sa création monétaire, des titres de dette publique. Cela afin de soutenir les services publics et une croissance fondée sur un nouveau développement social et écologique. Cetteproposition acquiert une crédibilité nouvelle.

P. Boccara (5) a indiqué dans quel sens il faudrait la développer à l’appui des luttes sociales et des recherches  d’alternative politique au libéralisme.

Il s’agirait de combattre pour l’avancee d’une mixite a predominance publique et sociale. D’une part, se poursuivraient les placements de dettes publiques sur les marches financiers, mais en reculant. D’autre part, progresseraient les dettes publiques financees par creation monetaire de la BCE, en faisant pression sur les taux d’interet et les exigences des marches. Elle agirait en liaison avec un ≪ Fonds europeen de developpement social ≫ sous controle democratique, au lieu du FESF.

En privilegiant les pays en difficulte et en liaison avec les salaries, les populations et les elus, il impulserait une expansion concertee et commune des services publics, pour une croissance d’efficacite sociale et societale.

Ces propositions,  à l’appui du développement des luttes et pour favoriser leur convergence, renvoient à deux autres niveaux de construction alternative. C’est le niveau national,  avec la création de Fonds régionaux de sécurisation de l’emploi  et de la formation et la promotion d’un pôle bancaire et financier public assumant une grande mission nouvelle de service public du crédit. C’est, inséparablement, le niveau mondial, avec la visée d’une monnaie commune de coopération pour un codéveloppement de toute la planète, faisant reculer le dollar et la dictature des marchés financiers, à partir d’une promotion nouvelle des DTS et d’une réforme radicale du FMI. n

(1) on pourra se reporter à :

– Blot C. et M. Cochard : « Compétitivité des pays de la zone eurole coût de la compétitivité à tout prix », Lettre de l’OFCE, 322, mardi 6 juillet 2010 ;

– Lallemand R. : « quel rééquilibrage pour les moteurs de la croissance allemande ? », La Note de veille, Conseil d’analyse stratégique (CaS), 176, mai 2010 ;

– Fontagné l.  et G. Gaulier : Performances à l’exportation de la France et de l’Allemagne, Rapport du conseil d’analyse économique. (Cae), 81, décembre 2008.

(2) on compte 16 millions de chômeurs officiels en zone euro, fin juin dernier, et 23 millions dans toute l’Union. Le taux de chômage officiel, dans la zone, ne descend pas sous la barre des 10 % depuis mars 2010 avec d’énormes disparités : 4,5 % en autriche et aux Pays-Bas, mais 20 % en espagne.

(3) l’excédent brut d’exploitation des  sociétés non financières affichait en zone euro une croissance annuelle record de 4,1 % au 2e trimestre 2010, après un recul de 3,5 % au trimestre précédent (BCe, Bulletin mensuel, août 2010).

(4) BCe, ibid.

(5) voir son interview dans L’Humanité déjà citée.

 

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